La croisade de Léon XIV contre Donald Trump, Vladimir Poutine et les Gafam
Il n’a pas encore reçu le Prix Nobel, mais Donald Trump est d’ores et déjà assuré d’aller au Paradis. "Votre âme est en sécurité et vous passerez l’Éternité en présence de Dieu", lui a promis le prédicateur Franklin Graham, ébahi par son "leadership historique", dans une lettre enflammée que le président Maga a publié sur son réseau Truth Social, le 29 mars. Trois semaines plus tôt, composant une improbable image pieuse, le leader républicain, qui venait de lancer son offensive contre l’Iran, se faisait filmer dans le bureau Ovale entouré de pasteurs évangéliques priant pour lui donner "la force" de diriger la nation et pour la "protection" des troupes américaines. Quant à son ministre de la Défense, Pete Hegseth, il demandait à Dieu, lors d’un service de prière organisé au Pentagone, de doter l’armée américaine d’une "violence d'action écrasante contre ceux qui ne méritent aucune pitié".
Sans surprise, le représentant sur terre du Christ n’a guère apprécié cette interprétation très libre de l’Évangile. "Jésus, Roi de la Paix, n’écoute pas les prières de ceux qui font la guerre, mais les rejette", a réagi le pape Léon XIV durant la messe des Rameaux, citant les paroles de Dieu transmises au prophète Isaïe : "Même si vous faites beaucoup de prières, je n’écouterai pas : vos mains sont pleines de sang".
Tous deux sont Américains, mais c’est là leur seul point commun. Guerre en Iran, Ukraine, migrants aux Etats-Unis, hyperpuissance des géants de la Silicon Valley, course effrénée à la richesse… L’ex-promoteur immobilier new-yorkais et l’homme de foi né à Chicago sont en désaccord sur à peu près tout. L’un, à la tête de la première puissance mondiale, ne croit qu’aux rapports de force et, dans ses "négociations de paix", semble se soucier davantage de business que de justice. L’autre dirige le plus petit État du monde, mais veille sur une communauté de 1,4 milliard de catholiques. Prêchant l’humilité et la tempérance, il appelle au respect du droit international.
Mais contrairement aux grands dirigeants de la planète qui redoutent ses représailles économiques ou militaires, Léon XIV ne craint pas le courroux présidentiel. Même s’il ne s’oppose jamais à lui de façon frontale, le pape ne rate pas une occasion de tacler le locataire de la Maison-Blanche. Comme il s’en prend, sans les nommer, aux fossoyeurs du multilatéralisme hérité de la Seconde Guerre mondiale et aux prédateurs qui violent la souveraineté de leurs voisins, Poutine en tête, foulent. "Une diplomatie qui promeut le dialogue et recherche le consensus de tous est remplacée par une diplomatie de la force […] La guerre est revenue à la mode et une ferveur guerrière se répand", déplore-t-il dans son discours aux ambassadeurs, en début d’année.
Léon XIV dans une situation délicate
Nouveau pape, nouveau style. Indéniablement, la voix du Saint-Père américain porte moins que celle de son prédécesseur. Contrairement à François, Léon XIV évite les phrases chocs. Alors que le pape argentin assénait à Trump, en référence à sa politique anti-immigration à la frontière mexicaine, qu’une "personne qui veut construire des murs et non des ponts n’est pas chrétienne", lui s’abstient de le braquer et d’ajouter du chaos au chaos.
Au verbe violent et erratique d’un Trump, Léon XIV oppose le temps long et la cohérence. Lorsque le républicain convie le Vatican en janvier dernier à rejoindre son controversé "Conseil de la paix", (censé remplacer les Nations unies), le pape laisse son secrétaire d’Etat (sorte de Premier ministre), le cardinal Pietro Parolin, décliner l’invitation près d'un mois plus tard, arguant que "c'est avant tout l'ONU qui doit gérer [les] situations de crise". Léon ne monte pas non plus en première ligne lorsque la police israélienne interdit aux plus hautes autorités catholiques de célébrer la messe des Rameaux dans la basilique du Saint-Sépulcre, à Jérusalem. Là encore, il confie au cardinal Parolin et à son ministre des Affaires étrangères, Mgr Paul R. Gallagher, la gestion de cet incident "regrettable".
Alors que François était un pape militant, protestataire et à l’approche humanitaire, Léon, juriste de formation, fonde toujours ses déclarations sur le droit, ce qui l’amène à des positions plus nuancées. "Il reconnaît que la décision de limiter l’immigration relève de la souveraineté des Etats, mais leur rappelle aussi que les migrants ont des droits qu’ils doivent respecter", précise François Mabille, directeur de l’Observatoire géopolitique du religieux à l’Iris et auteur de Le Vatican, la papauté face à un monde en crise (éditions Eyrolles). Le 267e pape, qui possède également un passeport péruvien, ne s’est d’ailleurs pas privé de dénoncer le "traitement inhumain" réservé aux immigrés aux Etats-Unis. "Léon XIV est le premier pape américain, mais il n'est pas '100 % Yankee', insiste Iacopo Scaramuzzi, spécialiste du Vatican au journal La Stampa. Très sévère, avant son élection, à l'égard de Donald Trump, il se retrouve aujourd’hui dans une position délicate : comment critiquer une politique qu'il juge contraire à l'Évangile sans que cela n’altère l'influence vaticane aux États-Unis ?"
Pour l’instant, la "méthode Léon XIV" n’a pas obtenu de résultats tangibles. En début d’année, Léon avait bien essayé d’empêcher l’opération militaire de Washington contre le Venezuela. Son secrétaire d'Etat a en effet tenté de négocier l’exil du président Nicolas Maduro en Russie, comme l’a révélé le Washington Post. En vain. "Cet exemple illustre la diplomatie triangulaire Vatican-Moscou-Washington menée par le cardinal Parolin, note Iacopo Scaramuzzi. Malgré l'échec de cette tentative, elle prouve que le Vatican reste le seul acteur capable de parler à toutes les grandes puissances."
"Guerre juste"
Sur le dossier ukrainien, le pape n’a pas non plus réussi à s’imposer comme un médiateur dans la guerre, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un avis tranché sur le sujet. "L'Europe doit faire partie des garanties de sécurité, déclare-t-il en décembre dernier. Malheureusement, tout le monde ne le comprend pas ainsi." Une pique adressée au locataire de la Maison-Blanche, mais aussi à son homologue russe Vladimir Poutine, qui a dû s’apercevoir que ce pape était moins conciliant que son prédécesseur. Soucieux de ne pas prendre parti, François avait, en réalité, repris des arguments du Kremlin, appelant même les Ukrainiens, en mars 2024, à "hisser le drapeau blanc"... S’il n’a pas officiellement condamné l’agression russe, le nouveau pape n’en a pas moins évoqué une "Ukraine martyrisée", à la suite d'un "acte de force pour violer les frontières". Et il a reçu trois fois Volodymyr Zelensky depuis le début de son pontificat.
"Léon XIV a mis fin à la méthode personnelle et parfois imprévisible de François. Il redonne ses lettres de noblesse à la diplomatie vaticane traditionnelle, préférant les structures établies aux initiatives isolées", résume une source vaticane. "Les sorties médiatiques de François étaient spectaculaires, mais témoignaient aussi d’une certaine impuissance. Toute la question est de savoir si Léon va invisibiliser le Vatican ou s’il va lui redonner au contraire une certaine efficacité", se demande Mikaël Corre, auteur de Géopolitique d’un conclave (éditions Bayard récits).
Plutôt que de mener seul ses combats, le Souverain pontife laisse ses évêques monter au front. Notamment aux Etats-Unis, où il a nommé comme nonce apostolique Mgr Gabriele Caccia, ancien représentant du Saint-Siège auprès des Nations unies, un homme rompu aux rapports de force internationaux. Un signal supplémentaire de fermeté face à la politique étrangère de Donald Trump.
Avant cela, plusieurs hommes d’Église américains avaient déjà sermonné le 47e président. Lorsqu’il menaçait de s’emparer du Groenland, en début d’année, Mgr Timothy Broglio, archevêque et aumônier en chef des armées américaines, avait estimé qu’il serait "moralement acceptable" pour un soldat de "désobéir" à un ordre d’attaquer ce territoire allié. Après l’opération contre le Venezuela, trois cardinaux, Blase Cupich (Chicago), Robert McElroy (Washington) et Joseph Tobin (Newark), avaient, dans une déclaration commune, proclamé que "l'action militaire doit être considérée uniquement comme un dernier recours dans des situations extrêmes, et non comme un instrument ordinaire de la politique nationale". Le cardinal McElroy avait ensuite enfoncé le clou, martelant que l’offensive des Etats-Unis contre l’Iran ne réunissait pas les critères d’une "guerre juste".

Après cette année de "rodage diplomatique", le pape durcira-t-il le ton ? "Son pontificat entre dans sa phase active, estime le vaticaniste Massimo Faggioli. Si ses premiers déplacements (Turquie, Liban, Monaco) relevaient d’engagements pris par son prédécesseur, l'année 2026 marque le véritable coup d'envoi de sa stratégie internationale." Première décision symbolique, Léon XIV ne se rendra pas aux Etats-Unis en juillet prochain pour le 250e anniversaire de l’indépendance du pays, malgré l’insistance de la Maison-Blanche. Le Souverain pontife, qui "espère" que Trump "cherche une porte de sortie" à la guerre au Moyen-Orient, a visiblement à cœur de ne pas apparaître comme un "pape américain" ou complaisant à l’égard de Washington.
C’est d’ailleurs sur un continent où les Etats-Unis sont moins dominants qu’il va lancer son pontificat géopolitique. Le fait que sa tournée africaine, du 13 au 23 avril, démarre par l’Algérie (avant le Cameroun, l’Angola et la Guinée équatoriale) n’a rien d’anodin. Léon se rendra sur la tombe de son père spirituel, saint Augustin (354-430), qui fut évêque d'Hippone - l'actuelle Annaba, où il est enterré. Une façon pour Léon de placer son pontificat sous le patronage de l'un des plus grands théologiens du christianisme. A l'instar de l’auteur de la Cité de Dieu, Léon XIV refuse les visions manichéennes du monde. Il donne la primauté au dialogue et revendique la coexistence de la foi et de la raison face au retour des empires. Tout comme Augustin avait dû penser le christianisme face à l'effondrement de l'Empire romain, Léon XIV réfléchit à la place de l'Église face aux révolutions géopolitiques, mais aussi technologiques.
Ciblant les géants du numérique américains (Gafam), il s’inquiète du risque que font peser sur l’Humanité leurs algorithmes et l'IA font peser sur l'humanité s'ils échappent à toute réglementation. "Comment pouvons-nous garantir que le développement de l’intelligence artificielle serve véritablement le bien commun et ne soit pas uniquement utilisé pour concentrer de la richesse la richesse et le pouvoir entre les mains de quelques-uns ?", interroge-t-il. Et d’ajouter : "L'être humain n’est pas appelé à être uniquement un consommateur passif de contenus produits par une technologie artificielle. Notre dignité réside dans la capacité à réfléchir, à choisir librement, à aimer inconditionnellement, à entrer dans des relations authentiques avec les autres."
Des positions qui exaspèrent l’un des gourous les plus contestés de la Silicon Valley. Fondateur du groupe Palantir Technologies, spécialisé dans l’IA et dont les systèmes sont utilisés pour traquer les migrants et combattre en Iran, le sulfureux Peter Thiel est venu à la mi-mars en Italie pour "évangéliser" les Romains sur les risques d’une législation trop stricte. Pour ce fervent soutien du président Maga, qui rêve d’immortalité sur terre, freiner le progrès et lui imposer des contraintes morales revient, ni plus ni moins, à préparer l’avènement de l’Antéchrist et la dévitalisation du monde. Entre un Trump persuadé que ses coups d’éclat lui vaudront le Paradis et un Thiel techno-mystique, Léon XIV rappelle, lui, que ni la force ni la science ne sauveront l’humanité. Ce qui, d’une certaine manière, est presque rassurant.





