Ihor Fedirko, chef du Conseil ukrainien de l'industrie de défense : "De nouvelles armes apparaissent tous les trois mois"
Quatre ans après le début de l’invasion sanglante lancée par Poutine, l’Ukraine est plus que jamais sur tous les fronts. En pleine guerre au Moyen-Orient, Volodymyr Zelensky envoyait le mois dernier plus de 200 experts ukrainiens pour aider les monarchies du Golfe à repousser les drones lancés par l’Iran. En parallèle, grâce aux capacités de frappes à longue portée développées par ses industriels de défense, Kiev faisait des ravages parmi les raffineries russes. L’objectif : empêcher Poutine de tirer profit de la flambée des cours, en pleine crise du carburant à l’échelle mondiale. Au cœur de tous ces événements, le rôle incontournable joué par les drones, dont le pays a acquis une expertise inédite. "Aujourd’hui, beaucoup d'Européens viennent vers nous afin de voir comment nous pouvons les aider", pointe Ihor Fedirko, le directeur général du Conseil ukrainien de l'industrie de défense, une association professionnelle qui fédère plus de 400 entreprises de la défense dans le pays.
L’Express : L'Ukraine est aujourd'hui l'un des leaders mondiaux dans l'utilisation des drones sur le champ de bataille. Les Européens ont-ils encore beaucoup à apprendre dans ce domaine ?
Ihor Fedirko : Notre écosystème de drones est un atout unique. On ne trouve actuellement pas d'équivalent ailleurs dans le monde. Et c’est d’autant plus vrai si l'on prend en compte le rapport coût-efficacité de ces armes : nos solutions sont extrêmement rentables. Au fil des dernières années, nous avons également acquis une expérience inégalée en matière de défense aérienne. On a pu le constater récemment lorsque nos alliés ont demandé notre aide pour la défense de leurs espaces aériens dans le golfe Persique, afin de se protéger des frappes iraniennes.
C’est une preuve de nos performances dans ce domaine. Cela vaut également pour l’utilisation de systèmes produits par nos alliés, comme les batteries antiaériennes franco-italiennes SAMP/T, allemandes IRIS-T, ou encore pour les systèmes américains Patriot. Compte tenu de tous ces éléments, nous avons la possibilité de former d’autres pays à leur utilisation dans le cadre d’une guerre moderne. Et de partager notre savoir-faire avec nos alliés.
Les armées européennes sont-elles suffisamment préparées à la menace des drones ?
Pas encore. Et c'est là un défi majeur. Vos forces s’appuient encore sur d’anciennes doctrines militaires qui ne les prennent pas suffisamment en compte. Et il vous est difficile d’intégrer nos technologies, parce que cela impliquerait des changements profonds de ces mêmes doctrines - ce qui prend beaucoup de temps. Il n’en demeure pas moins qu’il faut être capable de réagir très rapidement pour faire face aux menaces qui surgissent du front. De nouvelles armes apparaissent tous les trois mois, ce qui nécessite de pouvoir s’adapter rapidement, et d’être flexible. Nous n’avons cessé de le clamer au cours des quatre dernières années et il était parfois difficile de se faire entendre. Mais on voit que la situation est en train de changer. Aujourd’hui, beaucoup d'Européens viennent vers nous, notamment depuis le début de la guerre en Iran, afin de voir comment nous pouvons les aider à relever ces nouveaux défis.
Le PDG du groupe de défense allemand Rheinmetall, Armin Papperger, a récemment comparé les drones ukrainiens à des "Lego" et leurs fabricants à des "ménagères". Qu’avez-vous à lui répondre ?
Pour l'instant, je préfère ne rien dire, car ils nous ont présenté leurs excuses et nous les avons acceptées. Notre relation avec Rheinmetall a toujours été compliquée et ces mots durs n’aident pas, mais je ne veux pas ouvrir la porte à plus de controverses. Rheinmetall est une très grande entreprise, avec un bon réseau et un poids important, mais elle reste lente et peu flexible. Or on voit actuellement que se développent autour de ce géant de nouvelles sociétés avec un état d’esprit très différent : des entreprises de drones comme Quantum Systems, Stark ou Helsing. Elles sont de taille plus réduite, mais aussi plus flexibles et plus rapides. Ces derniers mois, Quantum Systems a signé trois coentreprises avec des sociétés ukrainiennes, et je suis convaincu qu'elles seront couronnées de succès. C'est pourquoi nous préférons nous concentrer sur ces entreprises, plutôt que sur Rheinmetall.
Combien de drones l'Ukraine prévoit-elle de produire en 2026 ?
Nous avons la capacité industrielle d’en produire près de 12,5 millions par an, tous types de drones confondus : drones maritimes, robots terrestres, drones FPV… Toutefois, combien pourrons-nous réellement produire ? C’est compliqué à prédire, parce qu’il est très difficile de faire des prévisions en Ukraine. Les contrats de nos fabricants ne courent pas sur les prochaines années, mais sur les prochains mois. Il est dès lors difficile de planifier quoi que ce soit à long terme. De plus, notre gouvernement manque cruellement de capacités de financement. Donc nous ne produirons peut-être qu’à hauteur de 30 à 35 % de nos capacités réelles.
En ce qui concerne plus spécifiquement les drones FPV, qui sont très utilisés sur la ligne de front, notre capacité de production est de 8 à 9 millions d’unités par an. Mais encore une fois, faute de financements suffisants, nous ne pourrons probablement en fabriquer que 4,5 millions. C’est pourquoi nos industriels ont besoin de contrats stables : le cas échéant, ils pourraient facilement doubler, voire tripler, leurs capacités de production.
Les industriels européens sont-ils intéressés par des coentreprises avec l’Ukraine en matière de défense ?
Oui, rien que ces deux derniers mois, nous avons signé cinq accords de coentreprise avec des sociétés espagnoles. Nous en signerons par ailleurs quatre autres avec l'Allemagne dans les mois à venir. Nous en avons également déjà une avec la Finlande, une avec la Lituanie, une avec le Danemark, et une autre avec la France : entre Thalès et Ukroboronprom. C’est important pour nous en tant qu’Ukrainiens puisqu’il s’agit d’une opportunité de participer à l'industrie de défense européenne. L’objectif est de parvenir à une coopération durable et pérenne, qui profite à tous.
Au Moyen-Orient, les États-Unis et certaines monarchies du Golfe ont parfois utilisé des missiles Patriot pour détruire des drones Shahed iraniens. Quel regard portez-vous sur cette utilisation ?
Il faut être l'homme le plus riche du monde pour lancer des missiles PAC-3 de système Patriot contre des drones Shahed. Le coût unitaire d’une munition de Patriot est de plusieurs millions de dollars. C'est incomparable avec le prix d'un Shahed, qui se situe entre 50 000 et 75 000 dollars. Et ce faisant, vos stocks vont rapidement se réduire, alors comment ferez-vous pour tenir dans la durée ? C’est une équation impossible à résoudre, même avec de l’argent.
C’est précisément la raison pour laquelle plusieurs pays du Golfe nous ont demandé de l’aide. L'Ukraine est le seul pays au monde capable de déployer une solution complète et abordable pour lutter contre les Shahed. Il ne s'agit pas seulement de drones intercepteurs, qui constituent une solution économique pour les détruire, mais de tout un écosystème Cela comprend entre autres des radars, des systèmes de détection acoustiques, des technologies d'intelligence artificielle, ainsi que la nécessaire formation à l’utilisation de tous ces systèmes.
L'Ukraine, qui utilise elle aussi des Patriot pour intercepter les missiles balistiques russes, craint-elle une pénurie de munitions sur le marché mondial ?
En effet. Nos alliés nous ont d’ailleurs informés que, malheureusement, la plupart seront envoyées au Moyen-Orient. Nous serons donc probablement confrontés à ce problème dans les prochains mois. C'est pourquoi il est important pour nous de trouver au plus vite une solution au conflit qui se déroule en Iran.
Volodymyr Zelensky a récemment signé des accords de partenariat avec plusieurs pays du Golfe comme l’Arabie saoudite, les Emirats ou le Qatar. Que prévoient-ils ?
Il s’agit d’un cadre de négociations sur la sécurité et la défense. Ce cadre, défini au niveau intergouvernemental, doit dans un second temps permettre à nos industries de défense de collaborer et éventuellement créer des coentreprises, fabriquer des équipements en commun, ou encore exporter d’un pays à l’autre. J’espère que cela se concrétisera dans les prochaines semaines.
Les États du Golfe envisagent-ils d'investir dans l'industrie de défense ukrainienne ?
C’est difficile à dire à ce stade. Peut-être seront-ils davantage intéressés par une coproduction directement depuis le Moyen-Orient. Dans ce cas de figure, il s’agirait de produire sur place puis de partager les systèmes à parts égales entre nos pays. C'est une demande ferme de notre ministère de la Défense et je pense que c'est compréhensible. Quoi qu’il en soit, nous sommes prêts à avancer rapidement. En Allemagne, bâtir cette capacité de production n’a pris qu’un mois. Il est donc tout à fait possible d’aller vite.
Ces dernières semaines, l'Ukraine a largement intensifié ses frappes contre les infrastructures pétrolières russes. Est-ce un tournant ?
Absolument. Nos capacités de production en matière d’armes à longue portée avoisinent les 35 milliards de dollars par an, nous pouvons donc en produire beaucoup. Et avec plus de fonds, nous pourrions les développer davantage. Il est indéniable que cela nous donne plus de "cartes" en main. En parallèle, certaines entreprises ukrainiennes, comme Fire Point, ont commencé à tester des missiles balistiques.
Nous n’en sommes qu’au début, mais notre production devrait rapidement augmenter. En combinant ces armes redoutables aux moyens de frappe dans la profondeur dont nous disposons déjà, nous pourrons encore améliorer l’efficacité de nos attaques. Il est grand temps de riposter aux frappes russes, que nous subissons depuis quatre ans. Ce sera en outre un bon moyen de vérifier si les systèmes antiaériens russes S-300 et S-400 sont réellement efficaces contre les missiles balistiques. Nous allons les mettre à l’épreuve, et on verra le résultat.





