Guerre en Iran : les dirigeants européens désemparés face à l'ampleur du choc énergétique
La guerre d’Iran, avec son côté inédit de guerre mondiale de l’énergie, est un supplice de Tantale pour les Européens : réduits à l’état de simples commentateurs du conflit, alors que leurs économies en subissent l’impact dévastateur, ils cherchent vainement des leviers pour pousser les belligérants à la retenue. Mais plus ils lancent des appels à la "désescalade", comme l'a fait encore une fois le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement réuni jeudi 19 mars à Bruxelles, plus ils étalent leur impuissance stratégique.
Le salut d’une guerre très courte, comme certains l’espéraient après le déclenchement des hostilités par les Etats-Unis et Israël, ne s’est pas concrétisé. Pire, rien n’indique que les bombardements aériens, même aussi efficaces que ceux menés depuis le 28 février par Washington et Jérusalem, puissent être suffisants pour renverser le régime islamique de Téhéran. Ni même qu’ils puissent inciter ce régime à négocier un règlement de cessation du conflit qui fasse droit aux thèses occidentales, qui incluent la neutralisation des programmes nucléaire et balistique de l’Iran ainsi que l’arrêt de ses activités déstabilisatrices au Moyen-Orient et de son recours au terrorisme.
La plupart des pays européens, qui privilégiaient ces dernières années la voie diplomatique pour tenter d’empêcher Téhéran d’acquérir la bombe atomique, considèrent que n’ayant été ni consultés, ni informés par Washington et Jérusalem, cette guerre n’est pas la leur. Cette position a été la plus ouvertement exprimée par le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez. Mais elle a aussi été relayée par le gouvernement britannique de Keir Starmer ainsi que par le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius (“Ce n’est pas notre guerre”, a-t-il dit le 17 mars).
La France est sur une ligne proche. Elle s’est certes engagée militairement pour protéger celles des monarchies du Golfe agressées par l’Iran avec lesquelles elle a des accords de défense, mais elle le fait "simplement de manière défensive", a dit le président Emmanuel Macron jeudi à Bruxelles. La France ainsi que cinq autres pays (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Pays-Bas et Japon) ont affiché jeudi leur disposition à "contribuer" à une sécurisation du passage des navires dans le détroit d'Ormuz comme Donald Trump l'a demandé. Plusieurs d'entre eux ont précisé cependant qu'un tel dispositif nécessitait d'abord un arrêt des hostilités.
L’espoir initial des Européens d’échapper à un choc pétrolier et gazier ravageur s’est évanoui en raison de la tactique d’escalade appliquée par l’Iran, qui interdit les passages maritimes des tankers dans le détroit d’Ormuz et cible des installations énergétiques des pays du Golfe. En semant le chaos, Téhéran espère gagner du temps et faire pression sur les Occidentaux et leurs alliés. De ce fait, la guerre ne porte plus uniquement sur la capacité du régime iranien à survivre, mais plus largement, sur la capacité de l’économie mondiale, et européenne en particulier, à continuer à fonctionner malgré les chocs subis par les marchés de l’énergie.
"Le conflit en Iran montre, une fois encore, que le meilleur moyen d’avoir un horizon énergétique prévisible et sûr est d’augmenter la production domestique d’énergie, a relevé le président du Conseil européen, le portugais Antonio Costa, jeudi à Bruxelles. Cela implique d’accélérer notre transition énergétique. C’est la seule façon de devenir autonome et indépendant et de sécuriser notre système énergétique".
Il s’agit là, cependant, d’un objectif à moyen et long terme. Dans l’immédiat, les Européens n’ont pas de carte en mains pour peser, alors qu’ils ont joué pendant des années un rôle prépondérant dans les négociations sur le nucléaire iranien, qui ont abouti à l’accord de Vienne en 2015. Le président Donald Trump les a contrariés lorsqu’il a retiré trois ans plus tard les Etats-Unis de cet arrangement, qu’il jugeait insuffisamment contraignant pour Téhéran. Mais la marginalisation de l’UE n’est pas due à la seule volte-face de Washington. Les Européens ont insuffisamment pris la menace au sérieux. Ils ont collectivement minimisé l’influence délétère de l’Iran dans la région et sous-estimé sa décision de poursuivre le programme nucléaire militaire de façon clandestine, malgré les engagements qu’il avait pris.
Pendant que l’Europe négociait, l’Iran enrichissait son uranium. Les signaux d’alarme étaient nombreux. Il y a quatre ans, en 2022, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) signalait que l’Iran avait enrichi à 60 % une quantité d’uranium de plus de 40 kilos, presque autant qu’il en faudrait pour fabriquer une bombe atomique si l’enrichissement était poursuivi jusqu’à 90 %. Entre-temps, la quantité a atteint 400 kilos. Juste avant les frappes américano-israéliennes du 28 février, l’AIEA jugeait le programme iranien extrêmement avancé et opaque, avec un stock d’uranium hautement enrichi suffisant pour produire plusieurs armes potentielles, même si Téhéran n’avait encore aucune bombe prête à l’emploi.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a effectué un début d’autocritique européenne après le début de la guerre. "Les appels émanant d’Europe adressés à l'Iran (...) et même les sanctions étendues n’ont eu que peu d’impact ces dernières décennies", a-t-il dit. "Cela a tenu aussi au fait que nous n’étions pas prêts, le cas échéant, à défendre nos intérêts fondamentaux avec des moyens militaires", a-t-il reconnu.
Le vaste effort entrepris ces derniers mois par l’Europe pour accroître sa puissance militaire, développer son autonomie stratégique et progresser vers l’indépendance énergétique va dans la bonne direction. Si elle le poursuit avec persévérance, elle sera en meilleure position pour maîtriser les conséquences négatives de futurs chocs géopolitiques. Mais cela n'atténue en rien le constat piteux que dans l’immédiat, elle est fort démunie.





