Franck Thilliez : comment l’enfant du Nord est devenu le maître du polar français
Chaque année, au printemps, il vend 200 000 exemplaires de son nouveau roman. Même Amélie Nothomb, aussi régulière que lui en termes de parutions, ne fait pas aussi bien. Franck Thilliez est une des stars incontournables de la littérature française contemporaine mais, de par son humilité et sa discrétion, on sait finalement peu de choses de lui. La sortie de L’Autre moi est l’occasion de se demander qui est vraiment cet homme paradoxal, connu du grand public pour ses romans terrifiants et réputé dans la vie pour sa gentillesse, qualité peu courante dans un milieu où règne souvent la mégalomanie.
On ne pourra pas reprocher à Thilliez d’être un héritier. Il est né en 1973 à Annecy car son père, qui câblait des lignes téléphoniques, avait alors une mission là-bas – la famille se déplaçait en caravane de chantier en chantier. Les véritables racines de l’écrivain se trouvent dans le Nord, où il a pu retracer la famille Thilliez jusqu’aux années 1600. Du côté de sa mère, il avait un grand-père boulanger pour la mine, à Liévin. Du côté de son père, son grand-père travaillait dans une usine d’aciérie vers Hazebrouck. Les souvenirs d’enfance de Thilliez ne sont pas ceux d’un "fils de" de Saint-Germain-des-Prés, qui aurait vu Jean d’Ormesson ou Bernard-Henri Lévy prendre le thé chez ses parents : "J’ai été élevé dans un milieu ouvrier très modeste. L’hiver, bien sûr, personne ne partait au ski. On faisait de la luge sur les terrils. J’ai grandi à Bully-les-Mines jusqu’à 22 ans, puis j’ai poursuivi des études à Lille. Je ne me suis jamais éloigné : j’ai loué des maisons à Lens, Liévin, et Mazingarbe, et j’habite aujourd’hui la campagne près de Lille."
Au sein d’une famille où on lisait peu (principalement La Voix du Nord), où l’on supportait le RC Lens et où Les Corons de Pierre Bachelet étaient l’hymne officiel, le futur romancier s’est mis à la lecture progressivement : "Petit, je dévorais des revues comme Science & Vie ou Jeux et Stratégie. Puis, à 12 ou 13 ans, je me suis passionné pour les films d’horreur, qui m’ont amené à la littérature de genre. Un jour, à cet âge-là, alors que j’accompagnais ma mère sur une brocante, je suis tombé sur Ça de Stephen King. J’ai eu le déclic." S’est-il ensuite mis aux classiques ? "Je n’ai vraiment eu la révélation que plus tard, grâce à Steinbeck, qui reste une référence pour moi. Contrairement à certaines grandes œuvres qu’on nous faisait étudier à l’école et où il ne se passait pas grand-chose du point de vue narratif, Steinbeck vous accroche. Il m’a appris qu’on peut allier la littérature et l’émotion, comme Jack London dans Croc-Blanc, que j’avais adoré enfant. Un de mes livres préférés demeure Germinal de Zola, que j’ai relu deux ou trois fois. C’est du roman noir ! Au-delà de l’aspect social, il y a une vraie tension, une mécanique du suspense – je pense notamment à la fameuse scène du coup de grisou, quand les ouvriers sont prisonniers et doivent tous remonter en urgence. J’ai l’impression que c’est ça que chercheront toujours les lecteurs. Les prix Goncourt qui marchent le mieux sont d’ailleurs ceux qui ont une trame romanesque forte, comme Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre."
Le futur auteur de best-sellers a commencé à publier à la fin de la vingtaine, en travaillant de manière peu banale : alors ingénieur informatique, il se rendait au bureau en covoiturage, et écrivait sur la banquette arrière, sur l’autoroute A25. Après deux livres confidentiels, il a percé grâce au troisième, La Chambre des morts, paru en 2006 : "A ce moment-là, j’avais lu avec un rare plaisir Le Vol des cigognes et Les Rivières pourpres de Jean-Christophe Grangé, qui correspondaient exactement à ce que je voulais faire. Et j’étais fasciné par Le Silence des agneaux de Thomas Harris – une histoire machiavélique, tordue, avec des chapitres courts et efficaces, un tueur intelligent et manipulateur, une police qui enquête avec beaucoup de psychologie… N’ayant jamais quitté ma région, je me sentais hélas incapable de faire ça, de parler du FBI et de l’Amérique. J’ai voulu faire pareil, mes avec les moyens du bord, en situant mon intrigue dans le Nord. Au moment où sortait mon livre, j’ai lu une interview de Maxime Chattam, dont les premiers romans se situaient aux Etats-Unis : il expliquait que les gens voulaient s’évader, rêver. La Chambre des morts se passe entre Dunkerque et Maubeuge – niveau rêve, il y a mieux. Je pensais m’être tiré une balle dans le pied. En fait, ça a été ma force."
Depuis, le succès ne s’est plus démenti. Thilliez, l’ingénieux ingénieur, est unanimement salué par ses pairs pour son art de la narration. Y aurait-il une mathématique du thriller ? "Il n’y a pas de recette, sinon tout le monde écrirait de bons livres. J’ai la particularité d’ajouter un côté scientifique. Je cherche à bâtir des intrigues complexes. Et surtout je consacre beaucoup de temps à chaque roman. Le bassin minier ayant un passé laborieux, difficile, j’ai toujours vu les gens travailler dur pour gagner leur vie, et j’ai gardé cette rigueur."
Dans une récente interview, David Shelley (patron d’Hachette UK et d’Hachette Book Group USA) nous déclarait que, si elle veut survivre, l’édition ne pourra plus se restreindre aux seuls livres. Un constat intégré de longue date par Franck Thilliez, qui a créé avec son ami Niko Tackian la série Alex Hugo, et est à l’origine d’une autre série, Vortex, diffusée sur France 2 puis sur Netflix. L’an dernier, il a sorti chez 404 un cahier d’enquêtes (avec quatre nouvelles inédites et des énigmes à résoudre) vendu à 60 000 exemplaires. Il travaille en ce moment sur un jeu de société avec Kaedama. Une version modernisée du Cluedo ? Non : s’il faudra avancer avec des indices, ce sera un jeu de cartes, pas de plateau.
Thilliez est tellement inventif qu’il a parfois des dons de voyance. En 2015, avec Pandemia, il avait ainsi annoncé l’année 2020. Qu’en pense-t-il avec le recul ? "Je suis très fier de ce roman car il montre à quel point j’avais bien fait le travail : ce qui relevait de l’anticipation en 2015 est devenu la réalité en 2020, avec les mêmes termes, les mêmes soucis, les mêmes enjeux, les mêmes contraintes. Du bon boulot, franchement ! Chose étonnante : le livre avait recommencé à se vendre, comme La Peste de Camus. Les gens avaient peut-être besoin d’avoir une vision différente, alors que les médias racontaient tous en boucle la même chose… A titre personnel, j’ai très bien vécu le confinement. J’étais au calme, sans coups de téléphone ni déplacements. J’écrivais mon roman 1991. Chaque matin, je retournais dans les années 1990, ça m’avait fait beaucoup de bien. Je me suis aperçu qu’il y a souvent une synchronicité entre ce que j’écris et ce qui arrive. L’an dernier, mon livre A retardement, qui se déroulait dans l’univers psychiatrique, était ainsi sorti en plein débat sur la santé mentale…"
Que se passera-t-il cette fois-ci ? L’héroïne de L’Autre moi, Sibylle, a subi une lourde opération de chirurgie réparatrice. Thilliez aurait-il prévu de s’offrir un lifting avec ses droits d’auteur ? Il nous regarde en souriant : "Mystère… Mais qu’est-ce qui vous dit que le visage que vous voyez là n’est pas déjà entièrement refait ?"
L’Autre moi par Franck Thilliez. Fleuve Noir, 450 p., 22,95 €.




