Finances publiques : la célèbre lettre de Turgot au roi Louis XVI exposée à Bercy
Cela fera bientôt deux siècles et demi qu’il paraît vain de mettre en garde contre la gabegie de l’État et l’envolée de ses dépenses, en témoignent les mésaventures que connut en son temps – bien avant Raymond Barre, ou François Bayrou - Anne Robert Jacques Turgot, auteur de la fameuse lettre au roi Louis XVI. La missive, écrite à l’encre marron et dont la graphie régulière stupéfie, propriété des Archives nationales, sera, à compter du 23 mars après-midi, exposée pour la première fois et durant quelques heures, au ministère de l’Économie et des Finances à Bercy, une facétieuse idée organisée par les admirateurs de l’économiste, qui, ce même jour, décerneront leur prix du meilleur livre économique et financier, sous la présidence de Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne et gouverneur honoraire de la Banque de France.
Turgot, mort en 1781, occupe une place singulière dans l’histoire intellectuelle et politique. Né à Paris en 1727, il se destine d’abord à l’Église avant d’opter pour une carrière dans l’administration royale. Il participe à L’Encyclopédie, se lie avec les philosophes, dont Voltaire. Intendant de la généralité de Limoges à partir de 1761, il y applique des réformes : cadastre, amélioration des routes, lutte contre la pauvreté, liberté du commerce des grains. Ses résultats font parler de lui à Versailles. En 1774, le jeune Louis XVI le nomme à son côté contrôleur général des Finances, au moment où la monarchie est lourdement endettée. Turgot n’a pas froid aux yeux ; le 24 août, juste après avoir accepté la charge, voici qu’il s’adresse au roi, et sans tourner autour du pot, lui propose un pacte avec une fermeté audacieuse pour l’époque.
Ayant exprimé sa reconnaissance et son inquiétude devant "l’immensité du fardeau" que représente la situation financière du royaume, il expose un programme – devenu célèbre - en trois points : "Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée par des réductions forcées" ; "point d’augmentation d’impôts", en raison de la misère du peuple ; et "point d’emprunts". "Pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen", poursuit le baron, "c’est de réduire la dépense au-dessous de la recette". Ce faisant, il prévient Louis XVI qu’il sera détesté des privilégiés, calomnié, - "on m’imputera tous les refus, on me peindra comme un homme dur parce que j’aurai représenté à Votre Majesté qu’elle ne doit pas enrichir même ceux qu’elle aime aux dépens de la subsistance de son peuple" - mais qu’il accepte ce sacrifice à condition que le roi le soutienne.
Trou dans la caisse
Dans un premier temps, le roi de France le laisse faire. Sa politique est même appliquée : réduction des dépenses, sans recourir massivement aux impôts ni aux emprunts, et l’année suivante, en 1775, le déficit est légèrement contenu. Ses réformes fiscales et économiques (liberté du commerce des grains, projet de subvention territoriale, suppression des corvées et des corporations) suscitent néanmoins une vive opposition des privilégiés, qui se voient menacés d’un projet d’impôt foncier frappant tous les propriétaires. Sous la pression de la cour et de la reine Marie-Antoinette, Louis XVI renvoie Turgot le 12 mai 1776. Après son renvoi, la dérive budgétaire reprend de plus belle.
Les successeurs de Turgot (Necker, Calonne), affolés par le trou dans la caisse, recourent de nouveau aux emprunts. L’échec de leurs réformes conduira à la convocation des états généraux en 1789, prélude à la Révolution. Au fil du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, la lettre de Turgot, régulièrement rééditée, est vue comme un texte fondateur des finances publiques modernes. Avertissement sur la dette et la discipline budgétaire, il est permis de sourire en imaginant que son slogan - "pas de banqueroute, pas d’augmentation d’impôts, pas d’emprunts" - soit en ce printemps 2026 exposé dans les murs de Bercy, où Turgot continue d’être lu, et pas écouté.



