Fiasco du 1er mai : les coulisses de la bataille entre Sébastien Lecornu et Gabriel Attal
Dimanche 12 avril, deux événements se sont ironiquement carambolés. C'est le jour du marathon de Paris que Sébastien Lecornu a rappelé cette vieille morale lafontainienne à son prédécesseur Gabriel Attal : "Rien ne sert de courir, il faut partir à point." En un communiqué de presse, le Premier ministre a sans doute mis un coup d'arrêt définitif, du moins pour cette année, à la proposition de loi visant à étendre le travail le 1er mai, cheval de bataille de l'actuel patron du groupe Ensemble pour la République : "La commission mixte paritaire (CMP) n’a pas encore été convoquée. Il convient donc de prendre le temps nécessaire pour cheminer vers une solution efficace et acceptable. [...] Comme le Premier ministre l'a toujours dit, il n'y aura pas de passage en force", écrit Matignon.
Le ministre du Travail et des Solidarités Jean-Pierre Farandou a été missionné pour rencontrer ce lundi soir les organisations syndicales - en pétard - afin de trouver une voie de passage à ce qui ressemble désormais à une impasse. En 24 heures, Sébastien Lecornu et Gabriel Attal ont non seulement démontré l'absence de coordination entre gouvernement et le groupe EPR, mais également qu'ils n'ont ni les mêmes agendas, ni les mêmes objectifs... ni les mêmes angoisses. Une nouvelle fable est née : quand un lièvre et une tortue se tirent une balle dans le pied.
Lundi matin, certains députés du groupe macroniste à l'Assemblée ont le cœur gros, pour ne pas dire les nerfs à vif. Dans leur boucle, ils suspectent le gouvernement de les avoir mis en difficulté, si ce n'est trahi. Celui-ci ne s'était-il pas déclaré en faveur de la proposition de loi il y a quelques jours encore ? N'avait-il pas eu le temps ces derniers mois d'en toucher deux mots aux syndicats ? Lors de leur niche parlementaire vendredi, devant l'obstruction des insoumis, les élus EPR, bons soldats, ne se sont-ils pas mouillés - en se pinçant parfois le nez - en votant la motion de rejet sur leur propre texte pour accélérer la navette parlementaire et permettre de convoquer une CMP dans les plus brefs délais ? Il faut dire que la petite tactique, éculée, peine à être comprise par les Français... Voilà que Sébastien Lecornu, non content de geler leur agenda, critique en sus leur méthode. On a connu début de semaine plus réjouissant. "Quand quelque chose est mal emmanché, il faut prendre le temps de le redresser et, forcément, ça peut broyer de la taule, froisser un peu", confiait ce lundi le ministre du Travail et des Solidarités Jean-Pierre Farandou, comprenant la frustration des élus de son camp.
"Le feu est en train de prendre"
L'atmosphère dans les ministères, a fortiori à Matignon, n'est pas la même qu'au Parlement. Elle est un tantinet plus pesante. Il fait chaud, non. Dimanche, comme le souffle un ministre, le gouvernement "comprend que tout n'est pas si simple et que le feu est en train de prendre". Complètement alignées, à la surprise de l'équipe gouvernementale, les huit grandes centrales syndicales (CFDT, CGT, CFE-CGC, FO, Solidaires, CFTC, Unsa, FSU) adressent une lettre à Sébastien Lecornu pour lui demander de renoncer à la convocation de la CMP et de respecter "la démocratie sociale et la démocratie politique". En parallèle, la gauche, par la voix du premier secrétaire du PS, se met dans la roue des syndicats pour dégainer son chantage préféré : si le gouvernement persiste et signe, alors les groupes déposeront une motion de censure à son encontre. Pour Sébastien Lecornu, c'en est trop. Le jeu n'en vaut pas chandelle.
Comment en est-on arrivé là ? Comment se fait-il que le gouvernement n'ait pas anticipé le film auquel nous avons assisté tout au long de ce week-end ? En privé, certains ministres admettent volontiers que les propositions de lois des parlementaires ne sont pas suivies aussi assidûment que les projets de loi du gouvernement. Par ailleurs, alors que le texte est voté depuis l'été 2025 au Sénat, les organisations syndicales ne sont jamais puissamment montées au créneau pour dénoncer la proposition de loi. Pas de nouvelle, bonne nouvelle. De là à penser qu'elles ont minutieusement préparé l'effet de surprise, il n'y a qu'un pas. "Au fond, tout l'écosystème s'est trompé, il y a une sous-estimation générale de la réaction qui allait advenir de la part des syndicats. Et boum ! Ça explique en partie l'explosion", analyse un membre du gouvernement.
Deux ambitions contradictoires
La tragicomédie met également en lumière les ambitions et agendas différents, voire contradictoires, du Premier ministre et du président du groupe EPR, Gabriel Attal. Le secrétaire général de Renaissance, officieusement candidat à l'élection présidentielle, a personnellement porté haut et fort cette proposition de loi, notamment sur ses réseaux sociaux, en espérant y trouver plusieurs bénéfices. D'abord, un gain de popularité, puisque cette mesure visant à élargir le droit à travailler le 1er mai est globalement plébiscitée dans les sondages et enquêtes d'opinion. Ensuite, le tour de passe-passe de la motion de rejet permet à Gabriel Attal de démontrer que, contrairement au taiseux Édouard Philippe ou au gouvernement entravé par une absence de majorité, sa parole politique, elle, est performative : un jour, il monte au front pour soutenir le texte ; quatre jours plus tard, la CMP est conclusive ; trois semaines plus tard, la loi est entrée en vigueur pour le 1er mai. Tant pis si, au fond, le sujet est plus symbolique que déterminant pour l'avenir du pays. Et si la méthode, elle, peut désarçonner les alliés politiques, comme le patron des députés MoDem Marc Fesneau, ou les membres du gouvernement.
"Plus le sujet est sensible, plus il faut prendre le temps de dialoguer. Et quand il y a du social dans une loi, l’idéal est de pouvoir intégrer du dialogue social", euphémise Jean-Pierre Farandou. Comprendre : il n'est jamais bon d'ajouter une irritation sur la forme à une irritation sur le fond. Qui aurait pu prédire que les questions sociales étaient éruptives dans ce pays ? Gabriel Attal, qui dit vouloir occuper un espace social-démocrate dans la course à l'Élysée, ne prend-il pas des risques à vouloir, sur un coup tactique, tendre sa relation avec les forces syndicales ? Le pari est pris.
"Tout le monde a sa part de responsabilité. D’un côté Attal en a fait un cheval de bataille à court terme pour cocher cette case dans sa course à la présidentielle ; de l’autre Lecornu a flippé pour la motion de censure, c’est aussi simple que ça, et n'a peut-être pas envie de se battre jusqu’au dernier sang pour Gabriel", résume un cadre du groupe Ensemble pour la République. Surtout pour un sujet comme celui-ci. Le Premier ministre, qui a fait de la stabilité de son gouvernement un mantra indépassable et de la censure une angoisse existentielle, a assez à faire avec la montée des prix de l'énergie et du carburant pour ne pas entamer une lutte sociale avec des organisations syndicales unies.
Tenir. Tenir coûte que coûte. Quitte à se mettre à dos ses propres troupes parlementaires. Des bisbilles en internes valent mieux que des grèves, des blocages, et des oppositions à l'Assemblée légitimées par la rue. Quitte, peut-être, à surréagir pour assurer son maintien. "Il faut arrêter de prendre peur tous les quatre matins, la gauche ne va pas censurer pour une histoire de boulangers ou de fleuristes, éructe un autre député EPR, proche de Gabriel Attal. Ils peuvent directement démissionner s'ils ont l'intention de ne rien faire. Pourquoi soutenir un gouvernement si on en arrive là ?"
Sébastien Lecornu est un marathonien là où Gabriel Attal s'est mué en sprinter pour prendre ses distances avec ses concurrents à la présidentielle. Combien de temps allait durer la concorde entre l'actuel et l'ancien de Matignon ? Ce lundi, nous avons peut-être eu la réponse. D’autant plus que, comme l'anticipaient plusieurs ministres et députés macronistes, le gouvernement a "débranché" la proposition de loi pour cette année : le ministre du Travail a annoncé lundi soir qu'il renonçait à la commission mixte paritaire, déclenchant la colère de Gabriel Attal et de certains de ses lieutenants. Jean-Pierre Farandou le chuchotait ce lundi avant de rencontrer les syndicats : "J'ai préparé tous les cas de figure, dont celui d'enjamber ce 1er mai." Cela semblait plutôt être la piste privilégiée, voilà qui est fait. La terre a tremblé en macronie. Désormais, gare aux répliques...




