EXCLUSIF. La note qui révèle l’influence croissante des think tanks eurosceptiques à Bruxelles
C’est une première. En France, on ne s’était jamais intéressé, dans le détail, à l’influence réelle des think tanks, ces étranges structures que l’on doit aux Anglo-Saxons, des "objets politiques non identifiés", selon l’expression du sociologue Marc Patard. C’était sans doute une erreur. Depuis quelques années, profitant de leur ambiguïté - ces instituts se situent souvent à mi-chemin entre la recherche universitaire et le plaidoyer politique - des puissances hostiles à l’UE investissent ce terrain à Bruxelles, comme le révèle une note du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, que L’Express dévoile en exclusivité.
"Si la sphère bruxelloise restait jusqu’à récemment relativement consensuelle, on note depuis peu la montée en puissance d’un écosystème d’expertise alternatif, plus proche des positions eurosceptiques et conservatrices de partis considérés en dehors du 'cordon sanitaire' politique, comme les Patriotes pour l’Europe et les Conservateurs et réformistes européens", écrivent les auteurs. Leur démonstration s’appuie sur un "indice d’influence" qu’ils ont développé à partir de quatre critères : le budget, les effectifs, le nombre de publications et la fréquence des contacts avec la Commission européenne.
Les trois think tanks historiques - l’institut allemand Bruegel, CEPS et EPC - figurent logiquement en tête du classement, mais ces deux derniers ont un budget annuel inférieur au MCC Brussels, un think tank financé par le Hongrois Viktor Orban, défait aux dernières élections législatives. Sur l’une des obsessions de l’ex-Premier ministre - la question du financement des ONG par la Commission -, le MCC Brussels a obtenu gain de cause puisqu’un "groupe de travail" consacré à ce sujet a été créé, en 2025, au Parlement européen. La récente victoire de Péter Magyar, qui a promis de "récupérer les biens publics attribués au MCC", devrait bien sûr changer la donne, mais d’autres think tanks proches des idées illibérales d’Orban prendront le relais. "Il y a une double offensive, portée à l’intérieur par des acteurs européens, notamment la Hongrie, mais aussi par des acteurs extra-européens comme les États-Unis et la Chine", résume le Haut-commissaire, Clément Beaune, citant au passage le poids croissant des acteurs de la tech, qui s’activent pour déréguler le numérique.
Google investit autant que la France
"Sur notre échantillon d’une vingtaine de think tanks dotés d’un budget de plus de 500 000 euros, Google apparaît comme le principal financeur privé, avec des contributions tournant autour du million d’euros, soit presque le financement de tous les acteurs français publics et privés combinés", illustre Julian Blum, coauteur de la note. Les Américains investissent même davantage que certains États membres et ont leurs propres instituts, comme Carnegie ou la Tax Fondation. Une récente enquête du média d’investigation Follow the Money chiffrait à plus de 100 millions d’euros l’investissement d’acteurs américains dans les think tanks à Bruxelles, soit un tiers du financement total de l’écosystème. Et les flux ne devraient pas se tarir, l’administration Trump ayant publiquement affiché son souhait de financer des organisations alliées à Maga en Europe. Certaines sources avancent un montant de 10 millions d’euros débloqués pour la seule année 2026. La Chine n’est pas en reste, investissant dans certains think tanks plutôt pro-européens ou encourageant ses entreprises à le faire. "Si les investissements chinois demeurent modestes en valeur absolue, leur présence dénote la mise en place d’une stratégie d’influence sur ce terrain", peut-on lire dans la note.
La France paraît presque exclue de ce (sombre) tableau. Elle l’est partiellement. Paris investit dans les vingt think tanks les plus visibles mais s’implique moins que d’autres États membres, notamment l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède. "Les acteurs français, publics et privés, gagneraient à s’emparer de manière plus intentionnelle et stratégique de l’enjeu des think tanks, en particulier si ceux-ci font l’objet d’un investissement accru provenant d’acteurs hostiles aux intérêts européens", relève le Haut-commissariat au Plan, incitant par exemple les acteurs français du numérique à investir dans des think tanks. "En France, on n’a ni la tradition des grands think tanks très bien financés du système anglo-saxon, ni les grandes fondations adossées aux partis comme en Allemagne. C’est la raison pour laquelle il faut repenser une stratégie française pour ne pas perdre la bataille de l’influence à Bruxelles", conclut Clément Beaune. Reste une question : en a-t-on seulement les moyens et l’envie ?





