Enquête. Pourquoi la viande algérienne est plus chère que celle importée
À l’approche de l’Aïd-el-Adha 2026, le ministre de l’Agriculture Yacine Oualid a fait remarquer mercredi 29 avril que la hausse des prix de la viande en Algérie est « liée au coût de production et non à une pénurie du cheptel ».
La compétitivité de la filière ovine algérienne est à nouveau en débat en raison du prix élevé de la viande ovine qui a culminé à plus de 3.000 dinars avant que le gouvernement ne le plafonne à 2.500 dinars, alors que celle du mouton importée dépasse légèrement les 1.000 dinars.
Ce type d’interpellation n’est pas nouveau. Il concerne également la filière céréales. En 2021, le premier ministre avait déploré l’importation « du blé d’un pays dont la surface est de 1% celle de l’Algérie, qui est la Lituanie (…) ».
Yacine Oualid, ministre de l'Agriculture : « Les coûts de production des viandes rouges en Algérie sont excessivement élevés, ce qui explique la flambée des prix sur le marché.
Il est aberrant que les viandes importées soient vendues deux fois moins cher que celles produites… pic.twitter.com/Q9octAwuxN
— TSA Algérie (@TSAlgerie) April 30, 2026
Une question qui taraude également les spécialistes. Dès 2013, Belhouadjeb Fathi Abdellatif, co-auteur d’une étude portant sur la compétitivité de la viande algérienne révélait que la viande locale est très loin d’être compétitive par rapport à la viande importée d’Italie dont « le prix est égal à 61% de celui de la viande d’agneau locale, la différence étant de 231 DA/kg ».
Pour sa part, l’Institut technique de l’élevage de Baba Ali (Alger) a comparé en 2025 le coût de production de 2 lots d’agneaux élevés en étable selon deux modes : engraisseur ou naisseur-engraisseur.
Il est apparu que ce dernier est plus rémunérateur avec un coût de production de seulement 323 DA/kg vif contre 814 DA/kg vif concernant le type engraisseur. En cause, le coût d’achat des agneaux estimé à 30.000 DA dans le cas du mode engraisseur.
Dans le mode naisseur–engraisseur, l’éleveur produit lui-même ses agneaux et le coût d’élevage est estimé alors à 5.974 DA/tête.
Un autre calcul des coûts de production de l’agneau de sept mois a été effectué en 2013 par des chercheurs de l’université de Djelfa. Ils ont procédé par enquête de terrain en tenant compte de la diversité des éleveurs regroupés par catégorie : transhumants, semi-transhumants ou sédentaires.
Les résultats de l’enquête révèlent que le coût total de l’agneau est de 6 444 DA dans le cas des éleveurs sédentaires, 6 302 DA pour les semi-sédentaires et 5 459 DA pour les transhumants.
Le coût de l’alimentation représente la part la plus importante dans la structure du coût de production avec 52%, 50% et 47% respectivement pour les transhumants, les semi-sédentaires et les sédentaires.
Des résultats que les auteurs de l’étude expliquent par « les prix des aliments de bétail, et d’autre part, à cause de la non-disponibilité des unités fourragères satisfaisantes dans les parcours steppiques ». Les transhumants bénéficient en revanche du moindre coût de location des pâturages, voire de leur gratuité, et de la terre avec seulement 405 DA contre 1150 DA pour les sédentaires.
Quant au coût à la naissance, il représente 32% pour les transhumants et en moyenne 30% pour les deux autres catégories d’éleveurs. Dans le premier, les conditions rudes de la vie en plein air expliquent la mortalité des agneaux.
Dans les deux études, la disponibilité en agneaux et en aliments représente donc la part des coûts les plus importants.
Des élevages compétitifs à l’étranger
Ces dernières années, les importations algériennes de viande ont concerné différents pays : Australie, Nouvelle-Zélande, Argentine ; Brésil, Uruguay, Espagne, Roumanie.
Des pays qui possèdent une longue tradition d’élevage et où la filière viande rouge a eu l’occasion de se structurer au fil des années.
Ces pays présentent certaines caractéristiques qui peuvent expliquer la plus grande compétitivité de leur filière viande.
C’est le cas de l’élevage dit allaitant extensif sur parcours tant pour les ovins que les bovins. En Australie, au Brésil, en Argentine ou en Uruguay, des dizaines de milliers d’animaux pâturant une végétation spontanée ou cultivée à l’année ce qui réduit le coût en bâtiments.
La finition en « feedlot » est rare. En Nouvelle-Zélande la pousse de l’herbe est possible dix mois de l’année suite à des pluies régulières ce qui permet d’élever un cheptel ovin de 39 millions de têtes qui a culminé à 70 millions de têtes en 1982.
Les coûts sont parfois réduits du fait d’une double production, laine puis viande, comme dans le cas des moutons Mérinos australiens envoyés dans les monarchies du Golfe après plusieurs « campagnes lainières ».
Dans la plupart des pays exportateurs, la sélection génétique est capitale. Au Brésil et au Paraguay, les bovins élevés sont des Nélores et proviennent du croisement entre zébus importés d’Inde et de vaches locales.
Résultats, des animaux résistants aux fortes chaleurs et à la peau épaisse leur permettant d’éviter les attaques d’insectes et la transmission de maladies. Les programmes de sélection ont permis d’obtenir des animaux qui prennent rapidement du poids pour une alimentation à bas coût.
La baisse de la consommation de viande de moutons dans les pays exportateurs comme en Espagne ou Roumanie avec une préférence pour la viande de porc et de volaille permet également d’augmenter la part de l’exportation.
L’industrie de l’abattage-découpe des pays exportateurs s’oriente vers la dissociation de la carcasse, ce qui permet d’alléger les coûts de transport et de mieux répondre aux différents types de demandes : morceaux nobles ou « minerais ».
Enfin en Roumanie et en Espagne, les subventions reçues de l’Union Européenne ont contribué à améliorer la compétitivité en modernisant la filière tandis qu’en Australie leur absence oblige les éleveurs à des innovations permanentes.
L’amélioration de la compétitivité en Algérie
En Algérie, les éleveurs de moutons détiennent un savoir-faire indéniable. Co-auteur d’une étude sur l’élevage Benalia Yabrir, de l’université de Djelfa, soulignait en 2015 que « la majorité était propriétaire et analphabète, et l’âge moyen dépassait la quarantaine » et « définissent un élevage de type traditionnel ».
Il note « l’épuisement des ressources fourragères et la dégradation du milieu naturel, tel est le constat actuel de la situation des parcours steppiques. L’éleveur, bien qu’il soit la cause principale sans s’en rendre compte, en est aussi la victime. »
Les ressources alimentaires des parcours steppiques se sont raréfiées alors que la demande est croissante. En 2003, des chercheurs de l’université de Sétif ont montré la corrélation entre une alimentation équilibrée des brebis et une diminution du taux de mortalité des agneaux.
Outre une plus grande disponibilité entre agneaux, la compétitivité peut passer par une plus grande offre fourragère telle celle initiée par le Haut-commissariat au développement de la steppe (HCDS) à travers la mise en repos des parcours et leur plantation en arbustes fourragers.
Reste le rôle d’associations professionnelles représentatives. En 2014, Abdelkader Khaldi, de l’université de Tiaret évoquait « un pastoralisme durable alliant efficience économique et réduction des coûts écologiques est possible à condition de l’encadrer par des institutions adéquates, en associant les communautés locales et la puissance publique. »
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