En Hongrie, la méthode "bulldozer" de Péter Magyar pour nettoyer le système Orban
Tout au long de la campagne, les troupes de Péter Magyar se sont faites discrètes. Pas question de laisser le moindre angle d'attaque à la machine Orban, capable de broyer ses opposants pour une phrase de travers. L'élection terminée, les langues se délient et laissent entrevoir la personnalité du vainqueur. La presse hongroise a par exemple appris le surnom que ses soutiens donnent au leader de Tisza, futur Premier ministre : "Jesus slim fit". Un sauveur du peuple… avec des vêtements toujours un peu trop serrés, histoire de mettre en valeur sa musculature.
On ne sait pas encore si Péter Magyar sera capable de transformer la Hongrie en démocratie fonctionnelle comme Jésus changeait l'eau en vin mais, en tout cas, le nouveau leader hongrois marche sur l'eau depuis le 12 avril. Avec sa "supermajorité" des deux tiers au Parlement, il a les mains libres pour former son gouvernement, qui sera intronisé début mai, et pour lancer de grandes réformes, quitte à modifier la Constitution. "En ce moment, la Hongrie traverse des émotions intenses, nous vivons notre second changement de régime pacifique après celui de 1989 et la chute du régime soviétique, s'enthousiasme l'ancien ministre libéral Balint Magyar, désormais au CEU's Democracy Institute. Cette transition doit reposer sur trois piliers : le retour à l'Etat de droit, l'abolition de l'Etat mafia et la fin de la soumission à la Russie. Péter Magyar est bien conscient qu'il ne s'agit pas d'une simple alternance gouvernementale, c'est un langage qu'il répète depuis des années."
"Une rupture claire avec les pratiques antérieures"
Ces premiers jours post-élections permettent de mieux cerner ce personnage, issu du Fidesz et terriblement discret dans les médias internationaux avant le scrutin. Pour contrer la propagande des médias pro-Orban, le chef de Tisza a fait une campagne 100 % sur le terrain, enchaînant jusqu'à sept meetings par jour dans les villages hongrois.
Dès le lendemain de sa victoire, Péter Magyar s'est présenté devant les médias pour une conférence de presse de trois heures, répondant sans filtre à toutes les questions. Un exercice inédit depuis plus de quinze ans pour les journalistes hongrois, habitués à un encadrement très strict sous Orban. "Cette conférence de presse a envoyé un signal constructif et symboliquement important, souligne Rudolf Metz, de l'Institut des sciences politiques de Budapest. Le format lui-même marque une rupture claire avec les pratiques antérieures de communication gouvernementale, qui avaient tendance à limiter l’accès aux médias indépendants. Son implication dans les échanges suggère une volonté de réinstaurer un environnement médiatique plus ouvert et pluraliste, même si sa pérennité dépendra des réformes institutionnelles qui suivront."
Péter Magyar semble savourer la confrontation ou, du moins, ne recule pas devant l'affrontement. Capable d'aller au palais présidentiel pour dire en face au président, issu du Fidesz, tout le mal qu'il pense de lui, son intervention dans les médias publics a aussi fait le tour du monde. Interrogé par une journaliste de la chaîne M1, le leader de Tisza a comparé la radio et la télévision publique hongroise à celles de la Corée du Nord et de l'Allemagne nazie, assurant qu'il fermerait ces médias dès l'intronisation de son gouvernement. De manière temporaire, le temps d'y "faire le ménage", a rassuré Magyar, qui s'est plaint d'avoir été privé d'antenne pendant toute la campagne. Après l'interview choc, le président de la chaîne aurait réuni ses équipes pour les prévenir que rien n'allait changer d'ici la formation du nouveau gouvernement et que les journalistes en désaccord pouvaient se mettre en arrêt d'ici-là.
Les doutes des pro-Orban
Après la débâcle électorale, le système Orban s'interroge sur l'attitude à adopter pour résister au "bulldozer" Magyar. Le Fidesz doit réunir son conseil national le 28 avril, pour décider de la ligne politique à suivre dans l'opposition, et Viktor Orban a déjà fait acte de contrition dans une interview donnée à un média ami, Patriota, évoquant "le sentiment de vide" qui l'a envahi après la défaite. "Une ère politique s’est achevée, nous ne pouvons pas poursuivre notre politique comme nous l’avons fait jusqu’à présent. Un renouveau complet s’impose, et cela vaut non seulement pour le Fidesz, mais aussi pour l’ensemble de la scène nationale", a constaté l'ancien Premier ministre, resté seize ans d'affilée au pouvoir.
Face à cette opposition décomposée, Péter Magyar doit aller vite. En quelques jours, il a déjà nommé plusieurs futurs ministres et a demandé aux principaux dirigeants des institutions publiques, dont le président de la République, de démissionner avant le 31 mai. "Jusqu’à présent, Péter Magyar fait preuve d’un style de leadership qui mélange pragmatisme et fermeté stratégique, observe Rudolf Metz, auteur de plusieurs études sur l'attitude des dirigeants populistes. Même s'il semble chercher le consensus, Magyar reste ferme sur des enjeux fondamentaux tels que la corruption, la propagande d’État et la responsabilité politique des anciennes élites dirigeantes. Ses objectifs sont bien établis et, clairement, il impose un rythme opérationnel élevé."
Le futur Premier ministre met aussi une pression intense sur l'équipe sortante pour organiser la transition de pouvoir au plus tôt, sans doute d'ici le 5 mai. D'où le vent de panique qui s'est emparé de la galaxie Orban. "Des sommes importantes sont en train d'être sorties de Hongrie, tirées de contrats publics surfacturés… Certains tentent de les transférer aux Emirats arabes unis ou dans d'autres parties du monde", affirme ainsi l'ex-ministre Balint Magyar. Les membres de Tisza accusent aussi le gouvernement sortant et leurs fidèles de détruire un maximum de documents compromettants au sein des institutions, avant l'arrivée du nouveau gouvernement.
Outre la fuite en avant de l’équipe sortante, Péter Magyar doit aussi faire face à une autre urgence : l'Union européenne. Ses équipes ont déjà rencontré des envoyés spéciaux de la Commission, qui évaluent sa volonté de réformer la Hongrie et de revenir vers l'Etat de droit. Mettre fin à la propagande d'Etat fait partie des exigences de Bruxelles pour débloquer les fonds européens (près de 20 milliards d'euros, soit 10 % du PIB hongrois) gelés depuis 2022 et dont Budapest a désespérément besoin. Une partie de ces fonds, notamment les relances post-Covid, arrivent à expiration cet été. Sans cet argent, Péter Magyar peut dire adieu à ses promesses sociales et à ses grands chantiers (fonds pour les hôpitaux, reconstruction des routes et des voies ferrées, rénovations énergétiques, etc.).
Ce n'est pas un hasard si, depuis l'élection, Péter Magyar affiche sa proximité avec le Premier ministre polonais, Donald Tusk. Après sa victoire électorale en octobre 2023, le libéral avait réussi à débloquer des dizaines de milliards d'euros de fonds européens bloqués par Bruxelles, là aussi en raison des atteintes à l'Etat de droit par la Pologne. A l'époque, de simples promesses de réformes avaient suffi pour dégeler les fonds. Depuis, l'opposition est parvenue à bloquer la plupart des changements et un président ultraconservateur, d'un autre bord politique que celui de Tusk, a été élu à Varsovie l'année dernière. "Il y a une leçon polonaise à retenir, soutient Piotr Buras, chef du bureau polonais du Conseil européen pour les relations internationales. Vous devez agir vite et de manière franche pour mettre en place des réformes, vous servir du tremplin des élections et de l'immense confiance des électeurs. La période révolutionnaire est de courte durée et la patience des citoyens peut s'épuiser."
Mais jusqu'où ira cette nouvelle révolution hongroise ? A Budapest, l'opposition de gauche, qui s'était ralliée à Péter Magyar malgré son profil conservateur, commence à s'interroger sur les ambitions du nouveau leader. Son caractère de plus en plus affirmé peut inquiéter, avec cette question sous-jacente : le système Orban va-t-il être remplacé par un système Magyar ? "Un tel risque ne peut être complètement exclu, il est inhérent à tout mandat politique ayant un pouvoir centralisé, répond le politologue Rudolf Metz. Toutefois, ce risque est atténué par plusieurs facteurs : les attentes fortes des électeurs, la base très hétérogène du gouvernement de coalition et les contraintes externes, en particulier au niveau européen. Par ailleurs, Péter Magyar et Tisza ont toujours souligné leur volonté de mettre en place une culture politique davantage pluraliste et parlementaire." Premier élément rassurant pour la démocratie hongroise : le futur leader a promis de limiter à deux mandats le poste de Premier ministre dans la Constitution.





