Emploi des seniors : "La ressource humaine est devenue un sujet de sécurité économique"
Ce n’est pas un hasard si le Quai d’Orsay est le premier de nos ministères à signer la Charte 50+. "Nos collègues ont accumulé une expérience inouïe dans le monde entier, ils ont tout connu. A l’heure où nous avons plus que jamais besoin d’une diplomatie forte, il est impératif de profiter de ces talents", souligne Julien Steimer, directeur général de l'administration et de la modernisation du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, dont plus d'un quart des effectifs est âgé de plus de 57 ans.
Créée par le Club Landoy, collectif d’entreprises soucieuses de prendre à bras-le-corps les défis démographiques qui bouleversent leurs modèles, cette charte encourage à repenser la fin de carrière. A ne pas considérer nos quinze dernières années de vie active simplement comme une antichambre de la retraite. Avec la promotion 2026 annoncée ce 13 avril - dont la ville de Versailles, la Région Ile-de-France, la Fédération française de football ou encore le groupe Seb -, ce sont désormais plus de 430 organisations qui prennent part à ce mouvement lancé en 2022. Des signataires qui représentent environ quatre millions de salariés.
Avant même de s’associer à la démarche du Club Landoy, et malgré un agenda géopolitique intense, les services du Quai d'Orsay avaient engagé plusieurs actions : instauration d’un point RH avec chaque agent à dix ans de la retraite, création de missions de renfort, programmes de transmission de la culture de la maison aux nouvelles générations, préparation à "l'après", une fois que l'agenda se sera vidé… "Les diplomates passent un tiers de leur carrière en France, deux tiers à l’étranger. Tout au long de ces années, ils sont focalisés sur le prochain pays, la prochaine fonction. Ils ont du mal à se projeter sur les compétences, les formations dont ils pourraient avoir besoin, explique Julien Steimer. Pour mener ce travail sur la troisième partie de carrière, nous avons regardé ce qui se faisait ailleurs".
Corrélation avec le régime des retraites
Confrontée comme tous ses voisins au vieillissement de sa population, la France ne brille pas par son taux d’emploi des plus expérimentés. "Les disparités selon les pays sont fortement liées au régime de retraite, puisque ce pourcentage est très influencé par la possibilité de sortir du marché du travail plus ou moins tôt", analyse Stéphane Carcillo, directeur de la division Emploi et revenus à l'OCDE. L’expert reconnaît les effets des réformes passées : la France fait partie des nations où l’on a observé le plus de progrès ces dernières années. Elle parvient à faire illusion sur la population des 55-59 ans, avec un taux d’emploi de 78 %, légèrement supérieur à la moyenne de l’OCDE. Mais passé 60 ans, ses faiblesses se révèlent. "Pour la tranche des 60-64 ans, à 42 %, on se retrouve à plus de 20 points de la Suisse et de l’Allemagne", pointe l’économiste Maxime Sbaihi, directeur stratégique du Club Landoy. Parmi les 65-69 ans, à peine plus de 10 % travaillent encore, plaçant la France dans les derniers du classement, au coude-à-coude avec l’Autriche et l’Espagne. Bien loin des 26 % observés en moyenne au sein des pays de l’OCDE. Le pragmatisme peine à infuser dans l’Hexagone, où la dernière réforme des retraites, qui devait réduire l’écart sur la frange des 60-64 ans, a été suspendue. "On attend des progrès dans le taux d’emploi cette année, sous l’effet de la montée en charge de cette réforme jusqu’à 63 ans. Ensuite, il va stagner", prévoit Stéphane Carcillo.
"Il n’y a qu’en France que j’entends dire qu’un salarié de plus de 50 ans est un quasi-retraité", s’étonne Maxime Sbaihi. En Suisse, où le taux de participation des plus de 50 ans au marché du travail est particulièrement élevé, à 78 %, "une personne sur six exerce une activité professionnelle après 65 ans", indique Tania Cavassini, l’ambassadrice helvète en France. Des chiffres qui illustrent une certaine idée du travail dans son pays, estime-t-elle, rappelant que, ces dernières décennies, les citoyens ont majoritairement voté contre des initiatives populaires qui visaient soit la réduction du temps de travail hebdomadaire, soit l’augmentation du nombre de semaines de congé. En 2022, les Suisses se sont aussi prononcés en faveur d’un report de l’âge légal de la retraite des femmes de 64 à 65 ans, l’alignant ainsi sur celui des hommes. "Avec une population qui comptera 25 % de plus de 65 ans en 2035, nous savons que nous allons continuer de travailler plus longtemps, sous une forme ou une autre", explique Tania Cavassini. D'autres pays, comme le Portugal et le Danemark, ont fait le choix de faire varier l’âge légal de départ en retraite avec l’espérance de vie. Les Danois travailleront jusqu’à 68 ans en 2030 et 69 ans en 2035, d’après les projections.
En Allemagne, on investit dans la formation des plus de 60 ans
Ce n’est pas tout de reporter l’âge légal de la retraite, encore faut-il organiser les conditions d’une vie active prolongée, avec le soutien des employeurs et l’adhésion des collaborateurs. "On parle beaucoup de l’emploi des seniors au niveau macroéconomique, mais c’est aussi au niveau micro, celui des entreprises, que le défi peut être relevé", rappelle Maxime Sbaihi, qui œuvre au travers du Club Landoy à favoriser les échanges entre dirigeants : les bonnes pratiques, les expériences à reproduire, les erreurs à éviter. "La ressource humaine est devenue un sujet de sécurité économique, parce qu’elle n’est plus aussi abondante que par le passé et demande une gestion beaucoup plus fine. En Allemagne, les employeurs continuent à investir dans la formation des plus de 50 ans, voire des plus de 60 ans", salue ce spécialiste des questions démographiques. "La gestion des carrières et l’adaptation du poste de travail avec l’âge sont des questions essentielles, insiste aussi Stéphane Carcillo. Regardez l’exemple de la Corée du Sud, où l’on recourt à des outils d’automatisation pour accompagner le vieillissement de la population en âge de travailler, faciliter les tâches, en réduire la pénibilité physique. L’intelligence artificielle peut aussi être une option pour simplifier le travail et laisser à l’humain la part de la décision".
Des modèles existent pour lever le pied et garder l’autre dans l’entreprise. "Ces transitions sont indispensables pour accroître le taux d’emploi, tout en évitant que les seniors sortent du marché du travail non pas vers la retraite mais vers d’autres dispositifs du type handicap ou maladie de longue durée, qui coûtent très cher", ajoute l’économiste de l’OCDE. Un fardeau que les finances publiques tricolores ne peuvent plus se permettre.




