Emmanuel Grégoire à vélo : le pouvoir contre lui-même, par Julia de Funès
Le nouveau maire de Paris a inauguré son mandat par un tour de la capitale à vélo. Le geste fut immédiatement lisible : simplicité, proximité, sobriété. Certes, le pouvoir vertical et autoritaire n’est — heureusement — plus à l’ordre du jour. Mais que nous dit le vélo du pouvoir contemporain ? Car le vélo ne vaut pas ici pour lui-même : il vaut comme signe. Et tout l’enjeu est de comprendre ce que ce signe exprime — et surtout en l’espèce ce qu’il contredit pour tout homme politique.
Le vélo incarne d’abord une forme d’égalité. Il donne à voir un élu ramené au niveau commun : pas de chauffeur, pas de voiture officielle, pas de signes distinctifs. Il suggère que gouverner consiste à être comme tout le monde, un individu parmi d’autres. Il installe une impression de normalité : un élu comparable à ceux qu’il gouverne. C’est louable et sympathique. Mais faux et démagogique, car le pouvoir ne peut être normal. Gouverner suppose une dissymétrie. L’homme de pouvoir à une responsabilité que les autres n’ont pas, celle de décider pour eux. L’égalitarisme que met en scène le vélo entre donc en contradiction — ou tente de compenser — la verticalité structurelle propre à tout pouvoir qui doit arbitrer puis trancher pour le plus grand nombre. Le paradoxe est frappant : le responsable politique à vélo veut apparaître comme tout le monde … précisément au moment où il ne l’est plus en devenant l’élu !
Le vélo suggère aussi la sobriété. La sobriété que met en scène le vélo ne dit pas seulement une manière de vivre plus écologique, elle suggère aussi une manière de vouloir moins. Elle installe l’idée qu’il faudrait réduire ses ambitions autant que ses moyens. Mais le pouvoir ne peut être le désir d’un homme qui veut moins. On n’accède pas au pouvoir en réduisant ses ambitions mais au contraire en les déployant au maximum, dans une volonté de puissance, de conquête et de grandeur. La sobriété des ambitions que met en scène le vélo entre là aussi en tension avec ce que requiert nécessairement tout désir de pouvoir : une ambition qui s’affirme, une énergie qui se déploie, une volonté qui s’impose. Le paradoxe est une fois encore manifeste : le politique à vélo affiche une sobriété et une apparente absence d’ambition, au moment même où il a poursuivi — et atteint — l’une des ambitions les plus puissantes qui soient, celle d’accéder au pouvoir.
Un marqueur moral
Le vélo donne encore à voir une forme d’indépendance. Il met en scène un élu libre, autonome, se déplaçant sans appareil ni contrainte. Mais le pouvoir est, par nature, dépendance organisée : institutions, arbitrages, contraintes juridiques, équilibres politiques. Cette indépendance affichée masque une dépendance réelle. Le politique à vélo veut apparaître libre là où il est structurellement lié, engagé, contraint.
Le vélo reste enfin et surtout un marqueur moral. Il signale une appartenance au camp du bien. Il trace une ligne discrète entre les vertueux et les autres, entre ceux qui montrent le bon exemple et ceux qui s’en écartent. Mais dès qu’une pratique devient signe, elle glisse vers la démonstration. Il ne s’agit plus seulement d’agir, mais de montrer que l’on agit bien. Le politique à vélo privilégie donc le signe à la fonction, le symbole à l’action, l’image à l’efficacité.
Ainsi, le vélo, aussi sympathique et écologique soit-il, dit exactement l’inverse de ce que le pouvoir est. Il dit horizontalité là où il y a dissymétrie. Il dit sobriété là où il y a volonté de puissance. Il dit indépendance là où il y a dépendance. Il dit image là où l’on attend de l’action. Le vélo n’est donc pas une vertu politique. Il en est la mise en scène. Incarner le pouvoir en enfourchant un Vélib’ revient à endosser une fonction tout en cherchant à en effacer les conditions. Comme si l’on aspirait à exercer le pouvoir sans jamais vouloir en avoir l’air.
Alors l’image d’un homme de pouvoir à vélo n’est-elle sans doute qu’un leurre démagogique : celui de quelqu’un qui ne supporte plus les signes du pouvoir, mais qui en attend pourtant tous les attributs et les honneurs. Reste à savoir si un pouvoir qui ne veut plus se montrer tel n’est pas condamné, au fond, à pédaler.





