Eliminer le sommet du régime en Iran : la "stratégie tchétchène" peut-elle fonctionner ?
Eliminer un à un les hauts responsables iraniens, jusqu'à épuiser le sommet du régime. Après l'assassinat de l'ayatollah Khamenei, de son chef du Conseil suprême de sécurité nationale, Ali Larijani, ou de figures comme le ministre du renseignement Esmail Khatib, les Etats-Unis et Israël ont choisi la "stratégie de décapitation". Une doctrine éprouvée contre des acteurs non étatiques, illustrée par l’élimination d’Oussama ben Laden en 2011.
Jusqu'ici, la stratégie n'avait toutefois que rarement été utilisée contre un régime. L'exemple le plus proche est probablement la campagne menée par la Russie en Tchétchénie. Au tournant du siècle, le Kremlin avait fait la promesse d'éliminer les leaders rebelles tchétchènes, avant d'installer au pouvoir Ramzan Kadyrov, un leader local pro-Moscou.
Ce précédent est-il transposable à l'Iran ? L'Express a interrogé le Dr Austin Long, ancien responsable de la stabilité stratégique au Joint Staff, au coeur de la planification militaire américaine, aujourd'hui Senior Fellow au MIT.
L'Express : Peut-on établir un parallèle avec la stratégie de "décapitation du leadership" adoptée par la Russie en Tchétchénie dans les années 1990-2000 ?
Austin Long : Il y a un point de différence fondamental entre l'Iran et la Tchétchénie : Téhéran n'a pas de figure équivalente à Ramzan Kadyrov, l'homme que Moscou a mis au pouvoir en Tchétchénie. La Russie s'est appuyée sur cette figure soutenue localement pour mettre en place sa stratégie. Ce qui se passe à Téhéran pourrait davantage évoquer ce qui a pu se passer avec Kadhafi en Libye il y a une quinzaine d'années. Mais là encore, il y a une différence : la décapitation du régime était accompagnée d'une rébellion au sol, qui se battait localement contre le régime. En Iran, nous évoquons beaucoup les Kurdes, qui pourraient prendre ce rôle. Mais ce n'est pas le cas pour l'instant.
Cette stratégie peut-elle fonctionner contre un régime aussi structuré que celui des Gardiens de la Révolution ?
Mes travaux suggèrent que la stratégie de décapitation fonctionne mal contre des organisations structurées. Plusieurs facteurs jouent contre elle : l'Iran n'est pas gouverné par une organisation jeune, faible et désorganisée. L'armée iranienne et les Gardiens de la Révolution sont installés depuis près de 50 ans. Ils sont nombreux, ce qui signifie qu'ils sont capables de remplacer chaque dirigeant éliminé. On peut certainement voir des dirigeants encore plus radicaux accéder au pouvoir en Iran, bien que le régime soit déjà très radical.
Vous n'êtes donc pas optimiste sur l'issue de l'opération ?
Je constate simplement que la majorité des recherches sur la stratégie de décapitation a été menée en observant son effet sur des groupes terroristes ou rebelles, pas sur un Etat. Nous pourrions tout aussi bien, après le cinquième successeur du Guide Suprême, voir celui-ci se décider à négocier avec Washington et Tel-Aviv.
Les Etats-Unis et Israël ont tué la première vague de dirigeants iraniens, puis la seconde, et élimineront sans doute la suivante. Les moyens déployés et la pénétration des services de renseignement sont colossaux. Nous assistons donc aujourd'hui à une nouvelle version de la neutralisation du leadership, dont le but est différent des précédents historiques. L'idée n'est probablement pas d'annihiler le leadership pour mettre quelqu'un de plus favorable à la place - pour l'instant personne n'a émergé - mais de désorganiser ses capacités administratives et sécuritaires.
A la différence d'une organisation terroriste, le leadership d'un Etat a des responsabilités : le maintien de l'ordre, la collecte des impôts. Si vous devez constamment remplacer vos dirigeants car les précédents ont été tués, il devient de plus en plus difficile de continuer à fonctionner. En résumé, ce que les Etats-Unis et Israël tentent de faire avec le ciblage des élites dirigeantes est inédit, la mise en oeuvre et les méthodes employées également. Reste à observer l’évolution du conflit. Il pourrait montrer qu'il est plus intéressant d'utiliser cette stratégie sur un Etat qui doit gouverner que des insurgés qui doivent juste survivre.
Israël n'a-t-il pas précisément utilisé cette stratégie avec le Hamas ? Le conflit est toujours en cours, deux ans après le 7-Octobre.
Là encore, la comparaison n'est pas tout à fait parfaite avec la situation iranienne : Israël avait des soldats sur place. Le Hamas a pu se cacher dans des tunnels et attendre la fin de l'offensive israélienne. Ils ont réémergé et ont renforcé leur emprise sur Gaza. Il est donc possible de revenir d'une telle situation. Mais Gaza et Téhéran sont très différents géographiquement. Il est plus facile de regagner une emprise sur un petit territoire que sur un grand pays de plus de 90 millions d'habitants.
La stratégie adoptée en Iran est-elle plus une stratégie israélienne ou américaine ?
Là n'est pas la question : les deux pays travaillent de concert. Ils ont construit leur coopération en s'appuyant sur leurs expériences respectives : les Israéliens ont passé des années à perfectionner leur capacité à cibler des dirigeants du Hamas, du Hezbollah, et d'autres groupes terroristes. C'est donc une méthodologie qu'ils maîtrisent parfaitement. Les Etats-Unis ont fait de même en Irak, en Afghanistan et ailleurs. En Afghanistan, en 2001, très peu de soldats américains ont été déployés au sol - seulement des forces spéciales et des agents de la CIA. Mais ils ont réussi à coordonner des combattants locaux sur le terrain - pachtounes, puis tadjiks et ouzbeks dans le nord - avec la puissance aérienne que les Etats-Unis pouvaient leur fournir. Cela a été incroyablement efficace pour chasser les talibans du pouvoir à l'époque. La seule différence, encore une fois, est la taille de la campagne menée.
Avant l'assassinat de Khamenei et de multiples cadres du régime iranien, les Etats-Unis ont mené une autre opération spectaculaire : la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro, vivant, le 3 janvier. Voyez-vous des similitudes entre les deux opérations ?
La capture de Nicolas Maduro est finalement assez similaire à ce que nous avons déjà vu. L'opération discrète, très bien exécutée, ne ciblant qu'une seule cible et pas le leadership entier : elle évoque le raid qui a tué Oussama ben Laden, à la différence que la cible était cette fois le dirigeant d'un pays, pas d'une organisation terroriste. La suite des événements, et son remplacement à la tête de l'Etat par la vice-présidente Delcy Rodriguez, est une autre variante. Les Etats-Unis n'ont pas essayé de changer la nature fondamentale du régime, simplement sa tête, avant d'entamer des négociations avec lui.
Le cas iranien est complètement différent. D'abord, car il est beaucoup plus vaste. Ensuite, car la méthode diffère. Les campagnes militaires américaines en Irak et en Afghanistan ont été appuyées par des frappes aériennes et de drones, mais aussi par des opérations spéciales menées par l'armée régulière.
Vous mentionniez Kadhafi. Pensez-vous que l'Iran pourrait se morceler comme la Libye après la chute de son dirigeant ?
Les deux situations présentent une différence fondamentale. Avant la chute de Kadhafi, la Libye des années 2010 était encore traversée par de fortes traditions tribales. Elles cherchaient à s'exprimer. Quand la coalition occidentale est intervenue pour les soutenir, le gouvernement libyen s'est effondré en étant renversé par une rébellion solide et déjà existante. Par la suite, les différentes tribus se sont affrontées - ce qui a conduit à la situation actuelle. En Iran, le phénomène de factionnalisation n'est pas tout à fait similaire. Le gouvernement iranien a, en tout cas jusqu'à présent, été beaucoup plus cohésif et homogène. Les minorités ethniques existent : les Kurdes, les Baloutches, les Arabes… Les velléités ethniques existent - mais seulement à la marge d'un Etat perse homogène et solidement constitué. Je ne vois pas, dans la situation actuelle, de possibilité de fragmentation du régime.
Vous expliquez que la stratégie de décapitation classique comprend toujours une part de soldats sur le terrain - ce qui n'est pour l'instant pas le cas avec l'offensive israélo-américaine. Ce critère semblait essentiel pour Donald Trump.
Il l'est. Le président a fait campagne contre les "forever wars", et le vice-président, J.D. Vance, s'est largement exprimé contre les conflits en Irak et en Afghanistan. Le choix de viser le régime iranien sans déployer l'armée américaine au sol était donc délibéré. La question qui se pose aujourd'hui est donc : cette stratégie est-elle suffisante pour conduire à l'effondrement du régime iranien ? Les variables sont trop nombreuses pour répondre avec certitude.
Tactiquement, l'opération a été un vrai succès. Mais l'inconnue reste le long terme. L'Iran va-t-il durablement abandonner son programme nucléaire ? Le détroit d'Ormuz va-t-il être réouvert ? Toutes ces questions sont ouvertes. Si ces réponses sont positives, la stratégie militaire que nous venons de voir pourrait être adoptée à terme, comme celle menée en Afghanistan a pu l'être après 2001.
Comment déterminez-vous si une stratégie est efficace ou non ?
Les résultats sont très mitigés. L'opération en Tchétchénie a été incroyablement efficace du point de vue russe : Kadyrov est au pouvoir depuis maintenant près de vingt ans. D'un point de vue stratégique, Moscou est parvenu à supprimer un problème très important pour la Russie dans les années 1990. La Libye est différente. D'un côté, Kadhafi n'est plus présent, mais la Libye a plongé dans le chaos. L'Afghanistan a été une réussite d'un point de vue stratégique : les ètats-Unis voulaient se débarrasser du régime taliban qui abritait Al-Qaïda, et la chose a été faite. Mais 25 ans plus tard, Washington est parti, et les talibans sont revenus au pouvoir. En Irak, la stratégie de décapitation du régime n'a pas été décisive, mais a certainement contribué à créer un espace pour d'autres initiatives politiques et militaires après la chute de Saddam Hussein. L'efficacité d'une opération ne se traduit pas toujours par des résultats stratégiques, car ils dépendent d'autres facteurs que l'offensive militaire. Parmi eux, l'état de la société civile du pays ciblé est souvent déterminant.





