EDF vu par nos voisins européens : atout stratégique ou mauvais perdant ?
Ce n'est sans doute pas le contexte rêvé pour sabrer le champagne. Alors qu'EDF souffle ses 80 bougies ce 8 avril, la guerre en Iran rappelle combien la France reste vulnérable sur le plan énergétique, en dépit de ses investissements passés dans le nucléaire. Ironie du sort, la volonté de souveraineté constituait justement l’une des raisons de la création du champion tricolore de l’atome en 1946. Un groupe auquel nous devons, selon la formule consacrée, bien plus que la lumière.
Que retiendra-t-on de l'histoire d’EDF, qui n'a eu de cesse de façonner le paysage énergétique français ? Peut‑être la mise en application du plan Messmer à partir du milieu des années 1970, une réussite saluée sur le plan international, mais jugée aujourd’hui par certains difficile voire impossible à reproduire. Peut‑être aussi la "valse" de ses présidents, pris en étau entre la mission de service public d’EDF et leurs exigences, légitimes, de rentabilité. À moins que l’on ne se souvienne d’autre chose : l’incapacité de la France et de l’Europe à soutenir durablement le géant du nucléaire et à reconnaître pleinement son utilité. À l’occasion de cet anniversaire, cinq experts européens livrent à L’Express leur vision d’EDF. Leur message est clair : l’entreprise pourrait contribuer à changer le destin énergétique de l’Europe - à condition qu’on lui en donne vraiment les moyens.
Des chantiers qui patinent au Royaume-Uni
Le contexte a rarement été aussi favorable pour le groupe. Il profite de l’embellie du nucléaire partout dans le monde. Y compris au Royaume-Uni où les deux chantiers en cours, Hinckley-Point et Sizewell C, patinent pourtant. "Hinckley Point C illustre à merveille les défis de rentabilité que posent les gros réacteurs de type EPR. Son coût initial de 18 milliards de livres a presque doublé, à 35 milliards. La mise en service est maintenant repoussée à la fin de la décennie. Le projet aura un fort impact sur les finances publiques britanniques", rappelle Franck Gbaguidi, directeur du développement durable chez Eurasia Group.
Le gouvernement de Keir Starmer continue malgré tout de faire confiance à EDF. Par pragmatisme. A lui seul, le chantier de Hinckley Point a généré plus de 20 000 emplois et permis de former de nombreux apprentis. "L’idée que la filière nucléaire profite à l’industrie locale et qu’elle permet d'avoir une certaine forme de souveraineté énergétique dans un monde où l'on est de plus en plus isolé, de plus en plus attaqué, fait passer les difficultés économiques au second plan. S’il n’y avait pas cet aspect géopolitique, les soucis d’EDF apparaîtraient davantage au grand jour", estime Franck Gbaguidi. Il ne les fait pas disparaître non plus par magie. L’incapacité du géant français à tenir les délais et les budgets demeure un sujet d’inquiétude dans les pays désireux de développer leur parc nucléaire. Comme en République tchèque.
En République tchèque, une image de mauvais perdant
Pour sortir du charbon, Prague a décidé de miser gros sur le nucléaire… coréen. Le pays prévoit de construire une nouvelle paire de réacteurs sur le site déjà en activité de Dukovany. Un juteux contrat de près de 16 milliards d’euros attribué en 2024 au groupe KHNP, au nez et à la barbe d’EDF et de l’américain Westinghouse. "Très franchement, KHNP était le meilleur candidat pour ce projet, tranche l’économiste et consultant Miroslav Zamecnik. Ils étaient disposés à s’engager sur un calendrier et un budget fixes. C’est ce qu’on attend lors d’un appel d’offres. EDF n’était pas capable de le faire, il a donc perdu." Le chantier doit débuter en 2029, pour une mise en service du premier réacteur en 2036. Sauf contretemps juridique, car EDF conteste ce revers. La justice locale a rejeté un premier recours du français l’an dernier, mais une seconde enquête est toujours en cours à Bruxelles. "Cette logique contentieuse, qui ne réussira probablement pas, renvoie une image de mauvais perdant. Ce qui a sûrement altéré sa réputation", poursuit Miroslav Zamecnik.
Pour autant, tout n’est pas perdu. L’économiste assure qu’il reste de la place pour EDF sur le marché tchèque. "Le groupe doit montrer l’exemple en France : délivrer en temps et en heure, et dans le budget, de nouveaux réacteurs. S’il arrive à développer un portefeuille de projets réussis, je suis à peu près certain que tout le monde le suivra. Car le nucléaire va continuer de redevenir à la mode."
Un atout vu d’Allemagne
Y compris en Allemagne ? Officiellement, le débat est clos. Le chancelier Friedrich Merz, qui se disait favorable au nucléaire en 2025, assure maintenant que la page est tournée. L’Allemagne privilégie désormais la fusion nucléaire, un saut technologique. Plusieurs experts continuent pourtant de croire que le redémarrage de la filière est encore possible outre-Rhin. Et qu’EDF pourrait y jouer un rôle. "Si l'Allemagne souhaitait relancer cette filière, nous aurions probablement intérêt à disposer d'un seul fournisseur public – tel qu'EDF, analyse Nicole Koch, directrice générale de Kerntechnik Deutschland (KernD), un organisme de soutien à l'industrie nucléaire allemande. Une participation de l’État apporterait davantage de stabilité à la politique énergétique – c’est quelque chose qui nous a manqué par le passé, et ce serait une condition préalable à la relance. En redéveloppant l’écosystème nucléaire, un fournisseur unique permettrait de standardiser les processus, de réaliser des économies d’échelle et d’adopter une approche de long terme pour le parc de réacteurs. Cela favoriserait la cohérence des cadres réglementaires entre tous les Länder, simplifierait les procédures d’autorisation et améliorerait l’efficacité et la prévisibilité."
La seule entreprise européenne globale
La Belgique, comme d’autres pays de l’Union, ne serait pas non plus fermée à l'idée d'une collaboration avec EDF. Le pays souhaite relancer la machine après deux décennies de politique antinucléaire. Sauf que son parc actif est réduit à deux réacteurs entrés en maintenance jusqu’au 1er novembre. Résultat : Bruxelles compte plus que jamais sur les exportations françaises d’électricité. "On ne le dit pas assez, mais le nucléaire français permet d’éviter les blackouts en Europe. Plusieurs pays se reposent ouvertement dessus", confirme Damien Ernst, professeur à l’université de Liège (Belgique). Alors que le conflit au Moyen-Orient s’éternise, EDF constitue une pièce essentielle de l'autonomie stratégique du continent. "C’est la seule entreprise européenne restante à partir de laquelle il est possible de redéployer une filière nucléaire industrielle. L’allemand Siemens a complètement lâché l’activité. Les Italiens de Newcleo se lancent dans la conception de plus petits réacteurs de type SMR. Mais ils ne seront pas sur le réseau avant 2040", poursuit Damien Ernst. Le Belge milite ainsi pour une relance ambitieuse, qui reposerait en grande partie sur le groupe français. "EDF ne peut pas se contenter de 4 ou 5 unités. L’entreprise doit bénéficier d'un vrai plan industriel, d’un carnet de commandes sur 20 ans comprenant 100 à 200 réacteurs nucléaires, répartis dans toute l’Europe !"
Des perspectives dans les EnR
Pour l’heure, le groupe français renforce sa présence sur le continent grâce aux énergies renouvelables. Outre Dalkia, il s’appuie sur ses filiales réparties dans plusieurs pays. Au Royaume-Uni avec EDF Renewables ; en Italie avec Edison - dont il souhaite céder une partie ; en Belgique grâce à Luminus ; en Allemagne et en Grèce via EDF Power Solutions. "En dehors des compagnies historiques dominantes, EDF figure parmi les plus grands investisseurs étrangers chez nous, décrit Pantelis Capros, ancien président de l'Autorité grecque de régulation de l'énergie. L’entreprise passe pour sérieuse, avec une certaine aisance financière. Sans pour autant se différencier énormément de ses principaux concurrents européens, Enel et Gamesa."
Il y a pourtant des opportunités pour acquérir de nouveaux actifs dans le solaire et l’éolien, assure le professeur d'économie de l'énergie à l'École polytechnique nationale d'Athènes. "Le marché de l’offshore, surtout, devrait grandement se développer dans les prochaines années. Beaucoup d’investissements sont en file d'attente." De quoi permettre au groupe français d’étendre son influence. Si la relance de l’atome ne consomme pas, avant, toute son énergie…





