"Donald Trump est devenu le meilleur allié des ambitions chinoises" : l’étonnant diagnostic de Kyle Chan
Le meilleur allié des ambitions chinoises serait-il Donald Trump ? Face à la politique erratique du président américain, on a souvent anticipé que Pékin mènerait à coup sûr une "offensive de charme" en vue de ramener certains alliés des Etats-Unis dans sa sphère d’influence. A tort, si l’on en croit Kyle Chan, chercheur au John L. Thornton China Center de la Brookings Institution, qui expliquait récemment dans les colonnes de Foreign Affairs pourquoi la Chine n’a, en réalité, pas besoin de modifier sa stratégie habituelle…
Auprès de L’Express, le chercheur précise sa pensée : "le président américain se charge très bien tout seul de créer les conditions pour que [la tactique de la Chine] porte ses fruits d’elle-même". Loin d’aller jusqu’à prédire que les traditionnels alliés de l’Amérique, se jetteront pour autant dans les bras de Pékin et noueront le même type de relation qu’ils ont pu entretenir avec les Etats-Unis, Kyle Chan se montre toutefois inquiet : lassés des menaces de Donald Trump, certains leaders semblent déjà explorer l'option chinoise. Entretien.
L’Express : A l’heure où nombre d’observateurs cherchent à décrypter la stratégie de la Chine face à la politique menée par Donald Trump, vous soutenez qu’au fond, Pékin n’a pas besoin de changer de cap pour tirer profit de la situation…
Kyle Chan : Absolument. Beaucoup ont prédit que la Chine profiterait de la politique étrangère erratique de Donald Trump pour ramener dans sa sphère d’influence d’autres pays, à commencer par des alliés lassés de ses menaces. En d’autres termes, que la Chine adapterait sa tactique et mènerait une "offensive de charme", en leur offrant de meilleures opportunités d’investissement, des partenariats économiques plus solides, et potentiellement en adoucissant sa rhétorique diplomatique. Mais cela ne s’est pas produit, ni lors du premier mandat de Donald Trump, ni aujourd’hui. Et il y a fort à parier que cela ne se produira pas non plus à l’avenir. Et ce, pour une raison simple : la Chine n’a pas besoin de modifier sa stratégie habituelle. Le président américain se charge très bien tout seul de créer les conditions pour que sa tactique porte ses fruits d’elle-même. En un sens, il se fait le meilleur allié des ambitions chinoises.
Comment décririez-vous la stratégie de la Chine ?
Il s’agit peu ou prou de la même stratégie employée par Donald Trump, à savoir celle du bâton et de la carotte. Seulement, grâce aux Etats-Unis, elle se révèle particulièrement efficace sans qu’il n’y ait besoin d’opérer des ajustements. Côté « carotte », la Chine n’a qu’à proposer, par exemple, des investissements chinois pour construire des usines, et ainsi créer des emplois. Ou pourquoi pas faire miroiter l’obtention de technologies pour construire des véhicules électriques. D’un autre côté, franchissez les lignes rouges de Pékin, et vous serez punis – d’où le "bâton".
Les dommages que Donald Trump a causé aux relations entre les Etats-Unis et leurs alliés sont si profonds et structurels qu’ils généreront un changement à long terme.
En témoigne la colère qu’ont suscitée certains propos tenus par le Premier ministre japonais concernant Taïwan et une possible implication militaire du Japon. Bilan : Pékin a infligé au pays toute une gamme de mesures de coercition économique. En d’autres termes, là où certains observateurs s’attendaient à ce que la Chine se montre subitement plus aimable à l’endroit des alliés de Washington, il n’en est rien. Tout simplement parce que les Etats-Unis repoussent d’eux-mêmes ces pays, qui sont ainsi naturellement attirés par ce que la Chine a à leur offrir.
A quoi jugez-vous cela ?
Aux récents déplacements de dirigeants occidentaux en Chine, à l’image de Keir Starmer ou Friedrich Merz. Une évolution qui tranche avec ce que nous avions vu ces dernières années. Le fait le plus marquant, à mes yeux, a été la visite en janvier dernier de Mark Carney, le Premier ministre canadien. Rappelez-vous à quel point la relation sino-canadienne était tendue ces derniers temps. Notamment après l’arrestation de la directrice financière d’Huawei, Meng Wanzhou, et l’imposition par la Chine de mesures bloquant les importations de produits canadiens. Sans parler de la détention, par Pékin, de Michael Spavor et Michael Kovrig. Puis Trump est revenu au pouvoir, allant jusqu’à souhaiter que le Canada devienne le "cinquante-et-unième État des Etats-Unis", et à qualifier Justin Trudeau de "gouverneur du Canada", sans parler des droits de douane imposés à Ottawa. On a même parlé d’une possible intervention militaire américaine contre le pays, ce qui était tout bonnement incroyable, et a légitimement rendu les Canadiens furieux. De quoi pousser Mark Carney à explorer l'option chinoise, et à évoquer la perspective d’un partenariat stratégique avec Pékin. Et pourtant, la Chine n’a pas changé grand-chose dans son attitude. Elle n’a pas soudainement offert à Ottawa des incitations pour le convaincre de se rallier à elle. Elle a simplement eu à attendre que Washington repousse l’un de ses plus proches alliés par ses actions.
L’attrait que peut susciter Pékin peut-il véritablement compenser la méfiance que suscitent son autoritarisme et ses méthodes de pression ?
La portée des relations entre Pékin et les alliés des Etats-Unis reste limitée. Il y aura toujours un certain degré de méfiance et de scepticisme quant aux agissements de la Chine, celle-ci ayant déjà pris certaines mesures par le passé qui ont pu menacer certains pays, ou provoquer des tensions commerciales avec eux. Récemment, Pékin a d’ailleurs fait comprendre qu’elle serait disposée à perturber les chaînes d’approvisionnement d’autres pays dans le cadre des contrôles à l’exportation de terres rares. Les alliés de Washington ont donc parfaitement conscience de la situation. Mais ils font aussi face au sentiment grandissant de n’avoir d’autre choix que d’essayer d’explorer d’autres partenariats. En clair : s’il me semble improbable que ces pays se jettent dans les bras de la Chine et nouent le même type de relation qu’ils ont pu entretenir avec les Etats-Unis, la situation commence clairement à les pousser à se rapprocher de Pékin.
Les propres vulnérabilités de Pékin ne pourraient-elles entraver ce possible rapprochement ?
Entre les purges politiques et le ralentissement de son économie, sa forte dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales… Il est effectivement important de garder cet aspect à l’esprit. En matière de technologie, ça n’est guère mieux puisque, de l’IA aux semi-conducteurs, Pékin reste très dépendante des technologies américaines et européennes, De ce point de vue, la Chine n’est pas le titan insubmersible que l’on décrit parfois. Elle reste vulnérable dans bon nombre de domaines. Mais vulnérable ou pas, cela ne va pas l’empêcher de profiter de l’opportunité que représente la politique de Donald Trump. Je le redis : si, sous l’administration Biden, bon nombre d’alliés des Etats-Unis craignaient la Chine comme un danger sécuritaire ou commercial, Trump a réalisé l’exploit de transformer l’image de Pékin, désormais perçu, a minima, comme un pays susceptible de faire rempart face aux Etats-Unis.
De là à imaginer une reconfiguration durable des alliances mondiales…
Et pourtant, c’est bien possible. A mon sens, les dommages que Donald Trump a causé aux relations entre les Etats-Unis et leurs alliés sont si profonds et structurels qu’ils généreront un changement à long terme. Quelle que soit la couleur politique ou le profil du prochain président américain, il est probable que nombre de pays à travers le monde qui travaillaient auparavant en étroite collaboration avec les Etats-Unis continueront à s’inquiéter de l’avenir de cette relation. Car comment savoir si un autre Donald Trump ne reviendra pas au pouvoir ? Comment savoir si certaines des armes que les Etats-Unis ont mobilisées contre leurs alliés durant ce mandat - imposer des droits de douane à des pays membres de l’UE, sanctionner des responsables de la Cour pénale internationale ou menacer des pays comme le Groenland - ne seront pas réutilisées plus tard ? Les alliés n’oublieront pas de sitôt ces précédents.
Ces rapprochements ne risquent-ils pas d’être cependant limités par la nécessité, pour ces pays, de ménager les Etats-Unis ?
Même ces pays peuvent se montrer plus ouverts aux investissements transfrontaliers et autres partenariats économiques avec la Chine, ils essaieront de trouver un juste équilibre, et de ne pas trop provoquer Donald Trump. Car même si la Cour suprême a restreint certains de ses pouvoirs en la matière, le président américain a tout de même menacé d’imposer davantage de droits de douane à certains pays. Plus généralement, celui-ci n’est pas à court de moyens pour compliquer la vie des Européens. Sans parler de l’inconnue qui plane autant d’un possible retrait des Etats-Unis de l’Otan. Certains leaders ont d’ailleurs très bien évalué ce risque. En témoigne le discours prononcé à Davos par Mark Carney. S’il a annoncé un possible partenariat avec Pékin, vous noterez qu’il s’est gardé d’aller trop loin en critiquant les Etats-Unis : c’eut été prendre le risque de s’attirer les foudres de Trump, et donc de provoquer une possible nouvelle série de sanctions à l’endroit du Canada…
Si Washington ambitionnait de regagner la confiance de ses alliés, quelles seraient, selon vous, les premières décisions à prendre ?
La toute première chose serait de mettre fin aux droits de douane imposés à nombre d’alliés et aux menaces concernant le Groenland, car ce sont là des variables extrêmement importantes et symboliques. Une mesure positive serait également de soutenir davantage l’Ukraine, ou du moins de clairement annoncer la poursuite de ce soutien, car il s’agit là d’une question qui se trouve au cœur des intérêts européens. Ensuite, il va de soi qu’il serait essentiel de confirmer réellement le soutien des Etats-Unis à l’Otan. Cela étant dit, même si Trump se montrait subitement disposé à faire machine arrière, il n’est pas certain qu’il ne reviendrait pas, à nouveau, sur ses décisions. Ce que la plupart des alliés des Américains n’ignorent pas. Dans tous les cas, le chemin pour regagner leur confiance sera long. C’est une certitude au vu des dégâts qui ont déjà été causés.





