Défaillances d'entreprises : les vraies raisons d'une envolée inquiétante, par Nicolas Bouzou
Parmi les zones de fragilité de l’économie française, il en est une qui s'aggrave à bas bruit. Il s’agit de l’envol des faillites. Elles ont augmenté de 3 % l'an dernier par rapport à 2024, approchant le pic des 70 000, niveau plus élevé qu’au moment de la crise des subprimes. La tendance s'est même accélérée au premier trimestre, avec un bond de 6,4 % sur un an, selon les chiffres d'Altares.
En réalité, le phénomène a commencé à prendre de l’ampleur dès 2022, à partir du moment où les aides Covid ont commencé à s’éteindre et où les remboursements des prêts garantis par l'Etat (PGE) sont montés en charge. Mais le chiffre des défaillances ne peut pas s’expliquer en totalité par le contrecoup du Covid. Ni par une crise économique généralisée : il n’y en a pas eu. Notre activité croît d’environ 1 % par an. Ce n’est pas brillant mais ce n’est pas catastrophique non plus. En tout cas, pas au point de justifier cette dégradation. De la même façon, la hausse des coûts de l’énergie n’épuise pas le sujet. Certes, ce choc a fortement affecté les coûts industriels. Mais les aides de l’Etat ont été abondantes et ont, en moyenne, correctement protégé les entreprises.
Passer de taux nuls à 4 % se fait forcément dans la douleur
Deux raisons me semblent être sous-estimées. La première est la hausse des taux d’intérêt qui a suivi l’agression de l’Ukraine par la Russie, et qui a repris à la faveur de la guerre en Iran. Jusqu’au premier trimestre 2022, l’OAT 10 ans était nul. Pendant la période Covid, il a même pu évoluer en territoire négatif, avant même la prise en compte de l’inflation. Il s'est redressé à partir de l’été de cette même année, de façon brutale jusqu’à septembre 2023. Depuis, il s’approche lentement des 4 %. Evidemment, cette augmentation, qui se répercute sur les coûts des crédits bancaires, a avant tout pénalisé les secteurs de l’immobilier et de la construction, très atomisés, dans lesquels les faillites de petits acteurs ont explosé. Mais, plus globalement, pour une économie, passer de taux nuls à 4 % se fait forcément dans la douleur.
L’endettement a désormais un prix et, dans une conjoncture où les vents ne sont pas spontanément favorables, ce prix peut être insupportable. Ajoutons que tout concourt à ce que les taux d’intérêt ne baissent pas. La politique délirante de l’administration Trump sur à peu près tous les sujets ajoute une prime de risque à l’économie mondiale et l’équilibre épargne-investissement - cette épargne étant largement absorbée par le financement des déficits publics - déplace les taux vers le haut.
Une concurrence chinoise de plus en plus intense
La deuxième raison, qui est sous-estimée et mériterait des études approfondies, c'est le rôle de la concurrence chinoise. Tous ceux qui sont attentifs aux questions économiques entendent parler de tel commerce ou de telle usine qui a fermé récemment en raison son intensification. Il y a quelques jours, le patron d’un magasin d’instruments de musique d’une de nos belles villes de province me confiait que sa boutique, qui existait depuis 50 ans, venait de fermer en raison de la ruée des musiciens vers les instruments chinois vendus en ligne. Et de m’expliquer sa reconversion dans la formation des gens… en reconversion. On se serait cru dans un livre de Michel Houellebecq. Les statistiques semblent corroborer cette idée : les secteurs du textile, de l’ameublement ou de l’acier cumulent envolée des défaillances et du déficit commercial bilatéral entre la France et la Chine. Il est difficile de n’y voir qu’une coïncidence.
Comment traiter intelligemment cette problématique ? Le protectionnisme, comme toujours, n’est pas une bonne piste. Outre le fait que la politique commerciale relève de l’Union européenne et non des pays membres, si nous appliquons des droits de douane de 30 % aux importations chinoises, les Chinois taxeront nos exportations à 30 %. Nous n’avons rien à y gagner. Bruxelles devrait en revanche conditionner l’accès au marché européen à des règles de réciprocité très strictes, notamment dans le domaine des subventions, hyperabondantes en Chine. C’est plus technique, moins visible, mais c’est sans doute la politique la plus efficace.



