Claudine Grammont : "Le dernier Matisse est un autre Matisse"
Plus de 300 œuvres réunies pour raconter une période foisonnante qui s’apparente à un moment de grâce : au Grand Palais, l’exposition Matisse 1941-1954, coproduite par le Centre Pompidou, éclaire, avec une ampleur inédite, les dernières années d’un artiste que la maladie contraint, mais que l’invention libère. Dessins au trait épuré, gouaches découpées aux couleurs franches, livres illustrés, textiles, vitraux : le parcours, dense, montre comment il renouvelle son geste et son espace de travail. Entre Vence et Nice, loin d’un sombre crépuscule, ces années forment un laboratoire d’audaces qui influenceront durablement l’art moderne. Conservatrice au Musée national d'art moderne, cheffe du cabinet d’art graphique de Pompidou, la commissaire Claudine Grammont revient pour L’Express sur la manière dont cet ultime Matisse parle puissamment au présent.
L'Express : Qu'est-ce qui provoque chez Matisse cette urgence de création au début de la décennie 1940 alors qu'il est déjà un septuagénaire avancé ?
Claudine Grammont : En 1941, il subit une intervention chirurgicale à Lyon, avec des complications, qui le laisse très diminué. Il échappe de peu à la mort. En outre, ses médecins ne sont pas très optimistes sur le temps qu'il lui reste à vivre. Tout cela fait qu’il sort de là avec un regard différent sur le monde. Il dira lui-même par la suite que son opération lui a "équilibré l’esprit – clarifié les idées".

On associe souvent ses dernières années aux gouaches découpées : comment a-t-il transformé cette technique en un véritable langage artistique ?
Les gouaches découpées apparaissent un peu plus tôt, dans les années 1930, mais c'est vraiment au cours de la décennie 1940, et en particulier à partir de la maquette qu'il réalise pour l’album Jazz, que cette technique va devenir un mode d'expression autonome. Je pense que ce n’était pas quelque chose de prémédité au départ. C’est en travaillant sur Jazz, en 1943 et 1944, que Matisse comprend qu’il est en train de s'approprier vraiment la gouache découpée. On y voit déjà les premières formes d'inspiration végétale qui se rapportent à son voyage en Océanie. Toute une invention se fait jour sur ces planches, où il utilise aussi les contreformes, c'est-à-dire les chutes du découpage.
On peut dire que Jazz fait office de laboratoires aux grands découpages qui suivront ?
Oui, dans ce format relativement modeste de l’album, un langage s’est mis en place. Et dans les années qui suivent, Matisse donne libre cours à son inspiration en composant de grands panneaux décoratifs à même les murs de son appartement parisien de Montparnasse, puis en recouvrant de petites gouaches découpées, réalisées sur le vif, l’intérieur de son atelier de Vence, dans le Midi.

C’est d’ailleurs ici, à Vence, qu’il franchit ensuite une nouvelle étape avec le projet de la chapelle du Rosaire, qu’il conçoit comme une œuvre d’art totale, avec la réalisation de tous les éléments de décor, jusqu’au mobilier et aux vêtements liturgiques. Il travaille les vitraux à partir de maquettes à l’échelle 1 en papiers gouachés découpés qui occupent toute la hauteur du mur de son atelier parce qu’il veut vraiment appréhender l’espace dans lequel l’œuvre va être installée. Avec la chapelle, les gouaches découpées prennent une dimension monumentale qui va, au fil des commandes qu’il reçoit, perdurer jusqu’à sa mort.
Comment ces œuvres s'inscrivent-t-elles dans le contexte historique de l'époque : guerre et immédiate après-guerre ?
Matisse passe la majeure partie de la guerre à Nice. A la suite de son opération, il est beaucoup moins mobile. En outre, il refuse d’exposer en France et il est d’ailleurs considéré comme un artiste dégénéré par les nazis. Son principal médium de diffusion, ce sont les livres qu’il conçoit, comme Dessins. Thèmes et variations, préfacé par Aragon, au moment où celui-ci est en train de monter son réseau de résistance. Sous sa plume, Matisse devient une figure de liberté et d’espoir dans son pays, puis à New York, dans le petit milieu des exilés, par l’intermédiaire de son fils Pierre Matisse. A la fin de la guerre, ses œuvres sont accrochées au Salon d'automne qu’on appelle alors le "Salon de la Libération". Il y a aussi la fameuse exposition à la galerie Maeght, où sont révélées les œuvres peintes pendant la guerre. Elle marque les esprits et consacre Matisse en symbole de la paix.

Peut-on encore surprendre avec une exposition sur Matisse, ce monument de l’histoire de l’art qui appartient à la mémoire collective ?
Oui, en montrant ce qui ne l’a jamais été. En France, c’est la première fois qu’une exposition se consacre intégralement à la période de création 1941-1954. Et surtout, on y voit réunies l’ensemble des gouaches découpées monumentales, ce qui n’avait pas été fait depuis 1961. Cela permet de cerner en profondeur comment cet artiste, à partir de ses 70 ans, va totalement se renouveler avec une œuvre prolifique, immersive, qui emmène le visiteur par sa dimension spectaculaire. Je crois qu’en France, on voit plutôt Matisse comme un peintre de chevalet. Là, c’est un autre Matisse.
A LIRE :
Matisse, par Claudine Grammont et Ellen McBreen, Citadelles Mazenod, 2025.
Matisse, 1941-1954, catalogue, sous la dir. de Claudine Grammont, coédition Centre Pompidou-GrandPalaisRmnEditions, 2026.
Matisse, le rêve absolu, BD, par Julie Birmant & Jörg Mailliet, coédition Centre Pompidou-Les Arènes, 2026.
Matisse. Plein soleil, roman graphique, par Stéphane Manel, coédition Arte-Seghers, 2026.

