Claude Monet et les jardins de Giverny, dans l'intimité du peintre
Le 8 décembre 1926, sous un ciel d’hiver bas et silencieux, une procession inhabituelle traverse les allées de Giverny, longeant une dernière fois les parterres et les bassins que Claude Monet avait façonnés avec la même exigence que ses toiles. Suivi par les habitants, le corbillard de la commune s’achemine lentement vers le cimetière du village. Le cercueil du peintre, recouvert d’une étoffe couleur pervenche, est porté par ceux qui ont partagé son quotidien ces quarante-trois dernières années : ses jardiniers. Ils conduisent leur maître jusqu’au caveau familial, sur lequel ils déposent une simple gerbe de fleurs cueillies dans le jardin du défunt, sous le regard navré de l’ami Georges Clemenceau, l’unique officiel convié – ainsi l’a voulu Monet.
Un siècle plus tard, comme chaque printemps, alors que les massifs du Clos normand éclatent de couleurs et que le Jardin d’eau retrouve ses reflets mouvants, le sanctuaire impressionniste rouvre ses portes au public après la pause hivernale. Et la saison, qui marque le centenaire de la disparition de l'artiste, s’accompagne d’un éclairage inédit sur son intimité, grâce à Philippe Piguet, descendant direct d’Alice Hoschedé, la seconde épouse de Claude Monet, qui a rassemblé, dans les années 1960, un ensemble d’archives personnelles, dont plusieurs restées inédites à ce jour. Elles dévoilent un homme attentif à la vie domestique autant qu’à ses recherches picturales, qui chérit ses espaces verts à l’égal d’une idole : les huit enfants de la famille Monet-Hoschedé n’ont pas le droit d’y jouer, les fleurs sont l’objet d’un soin jaloux, le peintre allant même jusqu’à interdire qu’on les tutoie et maudissant les intempéries qui les malmènent. "Hier, pluie torrentielle depuis midi, les tulipes saccagées ! les beaux iris martyrisés ! et Monet furieux regarde couler l’eau qui abîme tout…", se lamente Alice dans sa correspondance.

Aujourd’hui, une douzaine de jardiniers permanents s’attachent à conserver en l’état ou à restituer les compositions imaginées par un peintre en empathie totale avec la nature qui l’entourait. Ainsi, cette année, des pelouses gazonnées ont été recréées autour du bassin des nymphéas pour donner plus de visibilité au Jardin d’eau. Ici, le pont japonais, les glycines naissantes, les premières nappes de nénuphars forment un paysage en perpétuelle mutation. Et rappelle, en creux, le cortège fleuri de ses funérailles, comme si, déjà, Monet appartenait à son jardin, et à ceux qui continuent de le faire vivre.





