Bientôt un Polymarket européen ? Ce sulfureux business à l'assaut du Vieux Continent
Il n'a pas de nom. Ou plutôt, il en a un, mais personne ne le connaît. Sur Polymarket, les parieurs comme lui ne sont identifiés que par des adresses de portefeuilles cryptographiques composées de chiffres et de lettres. Ce qu'on sait de lui, en revanche, c’est qu’il est Français. Et qu’au cours des semaines précédant l'élection présidentielle américaine de novembre 2024, il a misé un joli pactole sur la victoire de Donald Trump. A l'époque, les sondages jugeaient la course serrée entre le républicain et la démocrate Kamala Harris. Quand les résultats sont tombés, le mystérieux français a empoché environ 50 millions de dollars. Son histoire a fait le tour du monde, jusqu’aux oreilles de l’Autorité nationale des jeux (ANJ). Quelques jours plus tard, les prises de position sur la plateforme new-yorkaise devenaient indisponibles aux utilisateurs tricolores. La Belgique, la Pologne, l’Italie, la Suisse, la Roumanie, les Pays-Bas et l’Allemagne, ont rapidement fait de même. En Europe, où seule l'Espagne fait exception, la méfiance s'est installée contre ceux que l’on appelle les "marchés prédictifs" comme Polymarket, Kalshi, ou Opinion Trade. Ces sites Web où l’on peut placer de l’argent sur tout et n’importe quoi : le nombre de tweets qu’Elon Musk pianotera dans la semaine, la date de lancement du prochain modèle d’Anthropic, le retour de Jesus Christ sur Terre ou la température maximale à Séoul demain. L’accumulation de ces mises crée une forme d’oracle qui, selon ses promoteurs, prédit l’avenir en direct.
Une facette de ce business est particulièrement sulfureuse : elle pourrait être le lieu idéal pour des délits d’initiés, des paris pris par des personnes très renseignées au plus proche de la décision, masquées par l'anonymat de la blockchain utilisée par Polymarket. Cheveux bouclés, sourire facétieux, "crypto-bro", milliardaire : Shayne Coplan, son fondateur, partage d'ailleurs quelques points communs avec Sam Bankman-Fried, comète de la finance américaine emprisonné après la faillite spectaculaire de sa plateforme FTX. Comme lui, il a un jour reçu une visite du FBI. Sans gravité jusqu'ici : son téléphone a été réquisitionné s'est-il vanté sur X. Reste que les soupçons de manipulation s'intensifient chez le leader du marché prédictif. Les plus médiatisés touchent à la géopolitique, du récent conflit iranien à l'intervention américaine au Venezuela du début d'année, où un utilisateur a empoché près d'un demi-million de dollars sur la chute aussi rapide qu'inattendue du dictateur Nicolas Maduro. Polymarket s'est associé au roi de la surveillance Palantir pour mieux contrôler ses transactions. Pas de quoi, pour le moment, rassurer la France ni l'Europe.
Blocage ferme de l’ANJ
Les autorités locales comme l'ANJ ne voient dans les marchés prédictifs qu'un énième jeu d’argent en ligne. A première vue pourtant, ils peuvent sembler différents. Ils n'ont pas de systèmes de cote fournis par des bookmakers. Une courbe suit les choix et les volumes d’échange en direct. Il est enfin possible de liquider sa position avant la résolution de l’événement. Quelques détails varient aussi selon les plateformes. En droit, toutefois, des similitudes demeurent avec les paris traditionnels. "Les marchés prédictifs reposent toujours sur une promesse de gain lié à un choix binaire : oui, un événement va se produire, ou non. Il y a une offre publique, un sacrifice financier motivé par une espérance de gain. On passe un contrat avec quelqu'un qui réalise le pari inverse et son issue dépend d'un événement aléatoire", rappelle l’avocat Alexandre Lourimi, associé au cabinet ORWL, qui dit comprendre la décision "très rapide" prise par l’ANJ à l'issue du scrutin présidentiel américain.
Autre similitude : les marchés prédictifs génèrent surtout des perdants. Plus de la moitié des joueurs Polymarket sont dans le rouge, selon une plateforme de données crypto dont les chiffres ont été relayés par le Financial Times. La perte médiane s'élèverait à environ 100 dollars. Les milliards de bénéfices réalisés se concentrent sur un petit nombre : 740 comptes d'après l'institution financière Keyrock, sur des millions d'inscrits. Les risques d’addiction, là aussi, sont réels. "En moyenne, les utilisateurs reviennent pour vérifier leurs positions environ 15 fois par heure au cours du premier jour après avoir placé une transaction. Nous n'avons jamais vu de niveaux d'engagement comme celui-là dans le secteur traditionnel des jeux en ligne", a récemment alerté une société spécialiste de la régulation des jeux d’argent dans le média iGaming Business. Un journaliste israélien a été victime de cette folie il y a un mois. Emmanuel Fabian, du Times of Israel, avait écrit qu'un missile s'était abattu près de Jérusalem. Des parieurs, qui avaient misé sur l'absence de frappes ce jour précis, ont fait pression sur le journaliste afin qu'il modifie son article, allant jusqu'à le menacer de mort.
Le risque pour le consommateur apparaît trop grand en Europe, qui n'a pas la même culture des jeux d'argent. "La grande variété de sujets touchés par les marchés prédictifs est inenvisageable. L’approche en France est très stricte : de base tout est interdit, et des autorisations sont données au compte-goutte…", poursuit l’expert d'ORWL. Jusqu’ici, seul le sport a réussi à s’imposer.
Plusieurs observateurs estiment qu’il s’agit d’un des rares domaines qui pourrait être propice aux marchés prédictifs dans l'UE. Par des acteurs du pari bien installés et dûment régulés. Une première voie étroite. "En Europe, les acteurs de paris ou casinos en ligne regardent l’essor des marchés prédictifs mais hésitent : faut-il ouvrir la boîte de Pandore et pousser à la réglementation, donc à la légitimation de ce marché, quitte à affronter une forte concurrence américaine ? Ou bloquer le marché, ce qui est probablement une solution de court terme", analyse Olivier Abtan, associé chez AlixPartners.
Le chemin de la finance traditionnelle
Il existe une autre voie de passage pour les marchés prédictifs. Aux Etats-Unis, sous l'impulsion de l'administration Trump, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) américaine a autorisé Polymarket à opérer en novembre dernier, après de longues années passées en zone grise. La condition : exercer comme une plateforme de trading soumise à l'ensemble des exigences applicables aux bourses américaines. Cette piste financière trouve de l'écho en Europe.
Christophe Vattier, un entrepreneur français du numérique, a rencontré l'Autorité des marchés financiers (AMF) il y a quelques semaines en vue de proposer un nouveau produit. Le patron du groupe Manse, qui détient Royaltiz (une plateforme de paris sur des personnalités), souhaite "européaniser l'approche américaine" au travers de ce qu'il appelle une "obligation événementielle". "Nous avons plusieurs garde-fous : ne pas être en concurrence avec les paris sportifs, avoir des prédictions sur des durées plus longues, et respecter un cadre éthique - comme ne pas parier sur le nombre de morts lors d’une guerre, par exemple", précise-t-il. Il sortirait du cadre binaire du tout ou rien : si l’événement sur lequel vous avez parié n’a pas lieu, on vous rend le capital investi et vous perdez seulement les frais. La formule pourrait fonctionner. "L'AMF serait plus sereine que face à un produit dérivé, ou un cryptoactif", juge Hubert de Vauplane, docteur en droit du cabinet international Morgan Lewis. "L'instrument utilisé doit avant tout permettre à l'ANJ d'estimer que l'élément du sacrifice financier n'est plus rempli", insiste-t-il.
Changer de tutelle réglementaire présente un avantage : un agrément de l'AMF en France peut être utilisé dans l'ensemble des 27 États membres de l'UE, rappelle Miroslav Duric, avocat spécialisé en fintech chez Taylor Wessing. Mais cela n'empêche quelques désagréments. "Si certaines parties de votre activité restent classées comme jeux d'argent, vous devrez traiter avec 27 autorités nationales de régulation des jeux d'argent. En fin de compte, cette évaluation devra être faite pour chaque contrat afin de déterminer la catégorie à laquelle il appartient."
Une variable de plus dans l'équation. "Par exemple, un contrat dans lequel on parie sur le fait que l'indice boursier S&P 500 dépassera ou non un certain seuil dans les dix jours peut être considéré comme un contrat dérivé financier. Car il fonctionne en substance comme une option binaire - un type d'instrument financier largement interdit aux investisseurs particuliers dans l'UE depuis 2019, poursuit Miroslav Duric. En revanche, un contrat sur la potentielle date de fin de la guerre en Iran ne remplirait pas les critères pour cette catégorie".
Un vrai casse-tête. "Pour que les marchés prédictifs puissent se développer en Europe, un dialogue entre les autorités de régulation financière et celles chargées des jeux d'argent est nécessaire", tranche l’avocat allemand Wulf Hambach. L’autorité de tutelle européenne, l’ESMA, nous assure ne pas disposer d'un mandat spécifique sur ce sujet. Si elle suit de près l’évolution de ces marchés prédictifs, l'AMF renvoie, elle, vers l’ANJ pour tout détail réglementaire. Ces instances finiront-elles par se parler de gré… ou de force ? Si son projet est retoqué par l'AMF, Christophe Vattier compte explorer "d’autres voies" pour faire émerger ce marché. "Un refus ne fera pas disparaître la demande. Il poussera simplement les utilisateurs vers des plateformes étrangères moins protectrices", fait-il valoir.
Un sujet de souveraineté ?
La digue face aux marchés prédictifs pourrait se fissurer plus vite qu'on ne le pense. Récemment, l’île de Malte, terre d’accueil historique des jeux d’argent en Europe et qui en tire des bénéfices fiscaux, a pris les devants. Le ministre de l’Economie Silvio Schembri a récemment indiqué que le pays étudiait un cadre juridique pour que ces plateformes se développent de manière responsable.
La popularité croissante des marchés prédictifs pourrait aussi faire bouger les lignes. Armés de VPN, et en dépit des risques, les utilisateurs peuvent aisément contourner ces interdictions et miser sur Polymarket. Par exemple, un total de plus de 27 millions de dollars a été misé sur le vainqueur de l’élection présidentielle dans l’Hexagone début avril. Et un peu plus de deux millions lors du récent scrutin municipal à Lyon. "Si l'activité des marchés prédictifs commence à influencer le cours des événements mondiaux, on peut même imaginer que ce sera l'avenir de la géopolitique", soulève Sarah Mills, professeure de géographie humaine à l’université de Loughborough.
Les débats réglementaires et les scandales, aux Etats-Unis comme en Europe, n'empêchent pas les marchés prédictifs de prospérer. En octobre dernier, la société mère de la Bourse de New York a annoncé investir un milliard de dollars dans Polymarket, dont la valorisation approche désormais les 10 milliards. Sa rivale Kalshi, fondée deux ans plus tôt par Tarek Mansour, un ancien trader de Goldman Sachs qui cherchait en 2016 un moyen de couvrir ses clients contre une victoire de Trump, s’est quant à elle associée à Robinhood sur le segment sportif. Les volumes d’échange des deux plateformes leaders du secteur s'envolent depuis le début de l’année.
Malgré tout, il y a peut-être du bon à tirer des marchés prédictifs. En février 2026, le conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale américaine a estimé dans un article que Kalshi constitue un outil de prévision macroéconomique sérieux, utile aux chercheurs et aux décideurs de politique monétaire. La plateforme a ainsi pronostiqué le bon taux directeur à chaque réunion de la Fed depuis 2022. Sur l’inflation, elle fait mieux que Bloomberg. Elle est aussi efficace pour l’évaluation du PIB ou le chômage.
Une autre étude a été menée par deux universitaires berlinois, Martin Walther et Felix Reichenbach, sur 124 millions de transactions passées sur Polymarket. Leur verdict : les prix du marché suivent de près les probabilités réelles. "Le fait que des personnes ayant des informations privilégiées participent est en réalité intéressant, car cela rend les prédictions plus précises", pointe l'un d'eux. Le chercheur allemand voit même dans la prédiction monnayée une nouvelle forme d’assurance, sans intermédiaire. "Il est aujourd’hui quasiment impossible d’assurer une entreprise contre un risque géopolitique comme une guerre, un changement de gouvernement qui bouleverse la politique commerciale. Polymarket permet de se couvrir contre ces événements. Si un résultat politique défavorable se produit, vous perdez sur votre activité mais vous gagnez sur votre pari."
La guerre du futur
Une petite musique monte : l’absence des Européens dans le domaine de la prédiction pourrait à terme devenir une question de souveraineté. "De nombreuses entreprises européennes les utilisent pour intégrer ces informations dans l’évaluation de certains risques sur leur chaîne d’approvisionnement, précise Olivier Abtan, chez AlixPartners. Mais le risque est d’être dépendant d’acteurs américains pour ces données."
Le coup de projecteur récent sur les marchés prédictifs ne doit pas faire oublier que leur genèse remonte au début des années 90. C'est à cette époque qu'un chercheur de la Nasa nommé Robin Hanson publie dans Extropy, un fanzine californien transhumaniste tiré à une cinquantaine d’exemplaires, un article fondateur qu’il intitule "Idea Futures". Il s’y questionne sur la manière de forcer les gens à être honnêtes sur ce qu’ils croient vraiment. Sa réponse ? Les inciter à miser leur propre argent. Y mettre littéralement leur "peau" (to put skin in the game). Un conseil suivi, en 2001, par deux investisseurs à New York, qui lancent Intrade. Cette plateforme, basée à Dublin, devient alors le plus grand marché de prédiction au monde. Mais l’aventure prend fin brutalement : l’entreprise irlandaise tombe sous les radars du gendarme financier américain - la CFTC - et ne tarde pas à fermer ses portes, en 2013.
Entre-temps, un article scientifique américain paru en 2008 dans la revue Science, auquel a travaillé Robin Hanson, mais aussi le prix Nobel Kenneth Arrow, avait souligné le potentiel des marchés prédictifs. "Il y a de plus en plus de preuves que de tels marchés peuvent aider à produire des prévisions des résultats des événements avec une erreur de prédiction plus faible que les méthodes de prévision conventionnelles", distinguait-elle. Leur essor, durant la crise Covid, est concomitant de celui des cryptos sur lesquels ils s'appuient la plupart du temps. Rien d'un hasard : la philosophie "extropique" de Robin Hanson entretient des liens historiques, philosophiques et économiques avec le libertarianisme ayant donné vie au bitcoin et à la blockchain. Des instruments qui semblent partis pour durer.
Comme les marchés prédictifs, à moins qu'un autre modèle plus vertueux s’impose. Metaculus, une alternative parmi une poignée d'initiatives, met à disposition du public des prévisions gratuites, tandis que d'autres sont fournies comme un service payant à des entreprises. Une de ses fiertés ? Avoir annoncé l’invasion de l’Ukraine avec deux semaines d’avance. "Nos prévisionnistes professionnels ont certes une motivation financière, mais c'est surtout leur réputation qui est en jeu", fait valoir le patron de la plateforme américaine, Deger Turan, passé par l’université de Stanford, en Californie. L'entrepreneur préfère d'ailleurs le mot "prévision" (forecast) à celui de "prédiction". Une bataille sémantique pour le marché du futur.





