Bally Bagayoko et la folle nuit de Saint-Denis : des chants antifascistes à la fausse polémique CNews
Personne ne jette un regard aux fresques décorant l’escalier monumental de l’Hôtel de Ville de Saint-Denis, heureusement que La pensée émancipatrice de l’Homme n’en prend pas ombrage, elle qui, sage et muette, en a vu d’autres. A-t-elle toutefois déjà entendu un tel brouhaha entre ses pompeux murs néo-Renaissance que celui qui enfle ce 15 mars, premier tour des élections municipales ? Il est près de 22 heures, dans le hall vrombissant, quand entre triomphal Bally Bagayoko, 52 ans, candidat LFI briguant la tête de la deuxième plus grande ville d’Île-de-France et de ses 150 000 habitants. Col roulé bleu, veste sombre, enjambée athlétique, l’ancien basketteur tient dans la main un de ses quatre enfants, collégien aux joues rondes. La foule, encore clairsemée, s’écarte en l’applaudissant. Pour le photographe le suivant à reculons, il fait un geste, le premier d’une série, le coude droit se replie tandis que la main gauche frappe la poitrine, un uppercut, sa signature.
À cette heure, l’ancien permanent syndical de la CGT à la RATP sait qu’il réalise un très bon score. La ville compte soixante bureaux de vote, les premiers résultats remontent. Il grimpe vers le premier étage et la salle des mariages, monumentale pièce décorée de frises, où l’attendent ses partisans, une tradition dans la ville où les vainqueurs du scrutin fêtent sous le toit d’ardoise. Personne ne sait depuis quand l’usage s’est installé, mais l’équipe LFI, qui avait un temps mis une option de réservation dans un bar du quartier de la place Caquet, a appris que ce n’est pas ainsi qu’on célèbre à Saint-Denis.
Au quatrième étage, dans son bureau, le maire sortant, Mathieu Hanotin, qui en 2020 mit fin à 75 ans de communisme municipal, est entouré d’une vingtaine de personnes, les téléphones stridulent, les chiffres s’accumulent – mauvais pour l’équipe socialiste. À travers les vitres closes, des tirs de feux d’artifice se font entendre, sur la place attenante, le rassemblement grossit. La journée a crispé. Tags sur les marches des halls d’immeubles, sur les abribus et sur la façade du centre Ambroise Croizat, la quasi-totalité des panneaux électoraux couverte de graffitis (représentant un sexe masculin, assorti d’insultes visant Hanotin). Le directeur de cabinet, David Le Bon, a enregistré les photos. Comme il a collectionné les captures d’écrans des appels aux rassemblements : "Quartier Péri, rv 15h pièce d’identité obligatoire, on va éteindre Hanotin", invitation anonyme déclinée place Rouge, place des Pianos, quartier centre-ville, chacune reprenant le slogan cryptique du candidat LFI, allié au PCF et au mouvement d’ultragauche, Révolution permanente : "#un coup KO", avec l’image d’une paire de gants de boxe rouges.
Boucle WhatsApp
Il faut ici comprendre que les électeurs sont invités à élire leur champion dès le premier tour. "Seulement, il est interdit de faire campagne le jour électoral, rappelle David Le Bon, comme il est interdit de voter en groupe, ce sont là des faits susceptibles d’être délictueux". Sur la boucle WhatsApp des partisans d’Hanotin, qu’il sait infiltré par ses opposants, le fonctionnaire a lancé dès le matin une fausse alerte. Il feint d'avoir demandé à sept huissiers de constater les dégradations et les appels au vote groupé. Il sourit de voir l’information ruisseler. Il assure avoir en outre vu passer "des dizaines" de photos de jeunes se photographiant avec le bulletin Bagayoko dans l’isoloir. Bizarre. Il se murmure que ces images serviraient à monnayer le vote, le bulletin LFI, croit-on savoir, serait récompensé de 35 euros. Par qui ? Comment ? Silence. Plus tôt dans la soirée, Sofia Boutrih, la numéro 2 de la liste de Bally Bagayoko, a joint le consulat du Québec, il lui faut prouver que son frère dispose bien d’une procuration.
La nuit de Saint-Denis s’est ainsi nourrie tout le jour, et quand, enfin, elle tombe sur la ville fiévreuse, la voici grosse de ses embrouilles, lourde de ses colères et folle de ses fantasmes. Bientôt, elle engloutira la fête, fixant au passage ces images qui dès le lendemain nourriront l’imaginaire fixe de chaque camp, jusqu’à les prendre au piège. Le dépouillement – aux dires des partis en lice – s’est déroulé sans encombre.
Dans la salle de centralisation des résultats, il est clair depuis 20h45 que Bally Bagayoko est en tête, bien qu’il manque les chiffres du bureau de Vieille-mer, du nom de la rivière enfouie, toujours le dernier. 21h20, la foule se presse dans la mairie, le chahut est notoire et bon enfant. À 21h30, il apparaît que le candidat LFI peut l’emporter sans second tour. Dans les 500 mètres carrés de la salle des mariages, 350 personnes, selon le décompte des forces de l’ordre, 500 d’après les participants, tapent dans les mains reprenant les chants, qu’entonne la centaine de membres de Révolution Permanente. Un seul air, le même rythme : "Hanotin, casse-toi la ville n’est pas à toi", "Tout le monde déteste la police", "Nous sommes tous des enfants de Gaza" et "Siamo tutti antifascisti". Dans le duel entre le socialiste Hanotin, qualifié en meeting "de petit-bourgeois visqueux" par Jean-Luc Mélenchon, et son rival insoumis, il n’y a pas l’ombre du moindre "fasciste" dans les parages, mais qu’à cela ne tienne, l’hyperbole se scande, gorges déployées.
"Eux ils vont dégager"
Le futur vainqueur arrive, et aussitôt, l’assemblée, majoritairement masculine et jeune, se déchaîne. Trois étages plus haut, le directeur de cabinet appelle le préfet et le commissaire de police, il demande le renfort de forces de l’ordre. Elles seront une quarantaine, positionnées aux abords du bâtiment et à l’intérieur de celui-ci.
Au même moment, Mathieu Hanotin veut informer par téléphone son rival qu’il est élu, marge suffisante pour éviter le doute. Le challenger ne répond pas, le rappelle, enfin ils s’enferment dans un bureau. Le sortant lui dit vouloir proclamer à son côté les résultats dans la salle des mariages. Des agents municipaux, sous la conduite de la direction générale des services, descendent, se faufilant parmi la cohue. Leur plan : dresser avec des tables un espace calme, où les scores pourront être délivrés au micro. Ils peinent à avancer, beaucoup d’hommes, agglutinés, et sur les tables, des dizaines de personnes assises, debout, chantantes. Ils ne voient ni bouteille d’alcool, ni cigarette. La ligne de tables est installée, le service d’ordre de Bally Bagayoko aide. Le futur élu LFI demande d’ailleurs à son fils de rejoindre cet espace, plus sûr.
Au quatrième étage, on attend les urnes du dernier bureau. Une partie de l’équipe demande à quitter les lieux, la police l’escorte "en contrôle visuel à cinquante mètres", aux dires d’un de ses membres, jusqu’au parking. Toujours dans la salle des mariages, un fumigène est craqué selon le témoignage d’un membre des services d’ordre présent. Ceux-ci d’ailleurs ne savent plus où donner de la tête. L’un d’eux se connecte en direct sur un "Live", et voit que certains participants filment les policiers "en zoomant sur les visages", "d’autres filment depuis la fenêtre nos véhicules garés, ils postent leurs photos avec le commentaire : eux ils vont dégager". Un autre témoin sous uniforme affirme avoir identifié dans la pièce "des personnes connues pour trafics de stupéfiants, et aux premières loges, une personne à la tête d’un trafic d’héroïne". 22 heures 55, Bally Bagayoko, que sa famille a rejoint, est attrapé par des militants, le hissant à bout de bras. Promené au-dessus du public, sous le plafond haut, naviguant entre les lustres à pampilles, des dizaines de téléphones filment son visage heureux. Et ses uppercuts, main sur le cœur. À 23 heures, la BAC – une quinzaine d’agents – se positionne dans la salle. Les policiers nationaux, interloqués, prennent des photos dans le public et les échangent entre eux. À croire que certains visages leur sont familiers.
23h04, Mathieu Hanotin, ayant prévenu la police qu’il sortait de son bureau, rejoint les lieux. Le perdant s’avance sous les huées, annonce les chiffres, passe le micro à son rival, qui appelle ses partisans à ne pas huer. Hanotin remonte déjà vers le quatrième étage. Le directeur de cabinet rappelle que l’Hôtel de Ville doit être évacué à minuit, personne ne bouge, la fête est trop belle.
Malentendu
00h26, LCI s’entretient en duplex avec Bally Bagayoko, et le son passe mal dans le vacarme. La vedette du soir prononce la phrase, célèbre ici, en la déformant légèrement : "Saint-Denis, la ville des rois et du peuple vivant. Des rois, et du peuple vivant. Des rois et du peuple". Aussitôt, sur leur fil X, les janissaires de CNews tirent à vue ; l’élu de Saint-Denis aurait dit "ville des Noirs". Il n’en est rien, celui-ci a cité un texte de Jean Marcenac, poète communiste dyonisien et ami de Paul Eluard comme d’Aragon. Apolline de Malherbe, qui le lendemain dans le studio de BFMTV, l'interrogera, elle aussi, sur l'expression "ville des Noirs" s’excusera quelques heures plus tard d'avoir entériné le malentendu.
Les derniers fêtards s’éloignent peu avant deux heures, les policiers, n’ayant constaté aucune dégradation, à 3 heures. Dans la ville des rois morts, et d’un peuple très bruyant, le carillon du beffroi poursuit, comme depuis un siècle, sa ritournelle, tintinnabulant Le Temps des cerises et Le bon roi Dagobert. Majesté mal culottée, qui comme nul ne l’ignore, fut pressée de remettre la culotte à l’endroit.





