Anthropic contre OpenAI : la guerre qui change le cours de l’IA
L’histoire peut rappeler celle de Bill Gates et Steve Jobs. Durant les années quatre-vingt, les anciens dirigeants de Microsoft et Apple se sont écharpés sur leur vision de l’informatique qu’ils essayaient à leur manière de révolutionner. Gates avec une vision plutôt utilitariste. Jobs, dans un style résolument plus esthétique, centré sur l’expérience produit et le confort des utilisateurs. Dario Amodei, chercheur en biologie de formation et patron d'Anthropic, et Sam Altman, entrepreneur aussi visionnaire que subversif, à la tête d'OpenAI, incarnent aujourd’hui deux conceptions bien différentes de ce que doit être une entreprise d'intelligence artificielle générative. La technologie du moment.
Amodei, comme Gates, mise sur la productivité et bouscule notre manière d’utiliser un ordinateur grâce à Claude. Altman a introduit avec ChatGPT une réponse personnalisée à n’importe quelle question. Un produit déjà utilisé par 900 millions de personnes par semaine, un record d’adoption. Et comme Bill Gates et Steve Jobs en leurs temps, ils se détestent. Sur la scène du Sommet international de l'IA à New Delhi, en février, les deux leaders se sont un temps retrouvés côte à côte. Les sourires gênés ont laissé place au malaise quand tous les participants se sont pris la main pour la photo souvenir. Eux ont soigneusement évité de se toucher. La photo de cette esquive a fait le tour du monde.
Amodei et Altman se connaissent pourtant très bien. Anthropic a été fondé par sept dissidents d’OpenAI, dont Dario et sa sœur Daniela. La fratrie, présente depuis 2016, quitte l’entreprise près de cinq ans plus tard, convaincue que la sécurité de l’IA, sujet sur lequel veillait personnellement l’ingénieur d’ascendance italienne, devait l’emporter sur la commercialisation à tout prix. Soit plusieurs mois avant que la vague ChatGPT ne déferle sur le monde à une vitesse stupéfiante. Première fracture. Et un événement à l’origine d’une course mondiale… sur les talons d’OpenAI.
Remontada
La brouille de New Delhi illustre une nouvelle réalité : Anthropic joue désormais dans la même cour que le pionnier de l’IA générative. En termes de chiffres d’affaires, d’abord : près de 19 milliards de dollars, contre 25 pour OpenAI. Le cabinet spécialisé Epoch AI estime qu'Anthropic pourrait dépasser son rival dès le milieu de cette année si la tendance actuelle se maintient. Les résultats d'Anthropic ont en effet été multipliés par dix chaque année depuis qu'il a atteint le milliard de dollars, contre une croissance de 3,4 fois chez OpenAI sur la même période. En performance, même constat. Le classement Arena, qui répertorie les grands modèles de langage (ou LLM) sur des milliers de tâches effectuées par de vrais utilisateurs, confirme la montée en puissance d’Anthropic : ses versions Opus ou Sonnet dominent dans le texte, la lecture de documents et la recherche web. GPT tirant uniquement son épingle du jeu dans la création d'images, un segment sur lequel Anthropic ne se positionne pas.
Un logiciel a tout changé : Claude Code. Cet outil de développement informatique lancé discrètement comme projet en interne chez Anthropic s'est imposé comme un phénomène parmi les codeurs. Et au sein même de sa firme d’origine : 90 % du code d’Anthropic est aujourd'hui généré par Claude. Hanan Ouazan, consultant au cabinet Artefact AI, au détour d’une conversation sur les World Models auprès de L’Express, assurait récemment : "Cet assistant a rendu le code ludique Pour chaque besoin de ma vie, il m'est possible de créer un produit. Personne n’aurait ne serait-ce que rêvé de cela il y a encore dix ans." Dans les couloirs de certains grands groupes tricolores, des témoignages signalent également des gains de productivité de 20 à 30 % sur le code, un niveau inédit. Gabriel Hubert, CEO de Dust, entreprise spécialisée dans l’IA à destination des professionnels, entrevoit une transformation plus vaste : "Si l’on arrive à créer des programmes qui enlèvent le besoin de former ou d'acheter des développeurs, on abaisse considérablement ses coûts." Au XXIe siècle, toutes les entreprises ou presque, codent.
C’est ainsi qu’Anthropic s'est imposé sur le marché stratégique "BtoB" dont il est dorénavant le leader, aux Etats-Unis comme en Europe. La start-up capture plus de 73 % de toutes les dépenses des entreprises qui achètent des outils d'IA pour la première fois, selon les données de Ramp, spécialiste américain de la gestion des dépenses d'entreprise. Elle accélère en ce moment dans le domaine prometteur de l’agentique - l’autonomie des IA - avec des produits comme Cowork prenant le contrôle entier d’un ordinateur. Et comme le suggère le chiffre d’affaires d’Anthropic, cette branche semble la plus lucrative, loin devant celle du "grand public". Sam Altman l'a reconnu : même leur abonnement mensuel à 200 dollars n'est pas rentable. Alors, à plus de 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT, dont une majorité gratuitement, les pertes s’accumulent à toute allure. OpenAI est de loin celui qui brûle le plus de cash dans l’IA. Les estimations frôlent la centaine de milliards de dollars d’ici à 2030. Anthropic aussi, est toujours déficitaire. Mais dans les entreprises, le fonctionnement par API (interface de programmation d'application) a l'avantage d'être monétisé en fonction de l’usage. Pas d’un abonnement, plafonné. Ce qui permet d’envisager une rentabilité plus rapide. D’après le média The Information, elle pourrait arriver en 2028 pour Anthropic. Deux ans avant sa Némésis.
Le tournant d’OpenAI
De quoi déclencher le "Code rouge" chez OpenAI. Fidji Simo, la Française chargée de la monétisation de ChatGPT, a publiquement sifflé la fin des "quêtes secondaires" : "Nous étions en train de disperser nos efforts sur trop d'applications. Cette fragmentation nous a ralenti." "OpenAI n’a pas fait assez de choix et le paye. Ils ont un vrai ‘sujet Anthropic’, car ils font face à des gens organisés autour d’objectifs clairs", résume Jean-Baptiste Bouzige, fondateur d’Ekimetrics, expert en déploiement de solutions d’IA. OpenAI a donc abandonné Sora dans la génération vidéo malgré un juteux contrat avec Disney chiffré à un milliard de dollars. Il a également laissé tomber le navigateur Atlas, stoppé la création de contenus "adultes" sur ChatGPT, et réorienté des équipes entières vers la robotique et le code. Laissant, sur l’innovation grand public, le champ libre à l’ogre Google ou à des concurrents chinois, en particulier sur l’aspect vidéo. Ou le "slop", ces vidéos de qualité médiocres souvent dénoncées comme un dévoiement des formidables capacités de l’IA pour la science, la santé, ou l’industrie.
Parmi ses atouts pour rebondir, OpenAI dispose d'une puissance financière sans équivalent. Sa valorisation dépasse les 700 milliards de dollars - Anthropic est deux fois plus petit, et sa dernière levée de fonds (30 milliards de dollars) représente le tiers de celle de son rival. Les partenariats noués par Sam Altman avec Microsoft et Nvidia en tête, lui offrent également une marge de manœuvre qu'Anthropic ne possède pas. Notamment pour "scaler" : passer à l’échelle. Claude est quelque peu "victime de son succès", rappelle Gabriel Hubert. Entre arrêts de services et coupures momentanées, son service n’est pas le plus stable à l’heure actuelle, glisse-t-il. La base massive d’utilisateurs d’OpenAI demeure un atout, si l’entreprise arrive un jour à bien la monétiser. Elle investit enfin massivement dans sa propre infrastructure, y compris dans le développement de ses propres puces électroniques. Un élément crucial pour abaisser le coût de ses propres modèles. Ce qui pourra faire la différence, à terme, chez les entreprises et les grands comptes.
Guerre de l’image
Les deux firmes, aux mêmes objectifs, devraient ainsi batailler les prochaines années sur un autre front : celui de l’image. Une fois de plus, OpenAI à fort à faire. Claude est jugé moins servile que ChatGPT ; il ne cherche pas la surenchère flatteuse, ne reformule pas indéfiniment pour plaire. Un positionnement plus pro, plus éthique, aussi. Plusieurs tests suggèrent une meilleure prise en compte des aspects liés à la sûreté ou des exigences de sécurité des LLM. L’un d’eux, conçu par les équipes françaises de Giskard - le baromètre Phare - place les différents modèles d’Anthropic largement en tête sur la sécurité, signalant une tendance aux hallucinations nettement inférieure à celle de ses concurrents. Le laboratoire a par ailleurs été le premier à inaugurer le concept de "l'IA constitutionnelle" : les modèles sont éduqués sur une constitution de valeurs, mise à jour publiquement, rappelant les grandes lois de la robotique d'Asimov. Anthropic refuse également la publicité personnalisée, à l'inverse de son concurrent, qui s’apprête à l’inaugurer aux Etats-Unis.
Son principal fait d’armes demeure son refus de laisser le Pentagone utiliser ses modèles pour des armes autonomes ou de la surveillance généralisée. L’administration Trump a alors contraint les entreprises vendant des services directement liés à Claude au Pentagone à rompre leurs contrats. Plusieurs centaines selon le New York Times. L’entreprise minimise quant à elle les conséquences, très marginales, sur son business. Une juge californienne a du reste suspendu la décision administrative frappant la start-up. La victoire est double : cette résistance à Trump sera sans doute appréciée en Europe, en bisbille avec le milliardaire. OpenAI a de son côté noué un important contrat avec le Pentagone. Les conséquences ne se sont pas fait attendre : les désabonnements ont augmenté de 300 % le week-end qui a suivi la signature, a signalé la plateforme d'analyse Sensor Tower.
Altman et Amodei se ressemblent cependant sur un point. Ils suggèrent régulièrement que les IA auront un impact colossal sur l’emploi, dissertent sur la prétendue conscience des modèles ou le risque existentiel qu'ils représentent. Une manière de signaler qu'ils sont les seuls à maîtriser une technologie aussi dangereuse. Et donc, implicitement, qu'ils sont indispensables. "Je suis toujours surpris que leurs stratégies soient prises pour des prophéties. Ils sont à la fois juges et parties", observe sans détour Jean-Baptiste Bouzige, d’Ekimetrics. Apôtre de la transparence, Anthropic n’a par ailleurs jamais publié un modèle open source et peine à s’en expliquer. Comme toutes les Big Tech, en Europe, elle a choisi de s’installer à Dublin, une capitale à la fiscalité avantageuse. Qui sait ce que l’avenir réserve à Dario Amodei et Sam Altman. Il faut le rappeler, dans la vie comme dans le business, les rivalités finissent parfois par s’estomper. Même Steve Jobs et Bill Gates avaient fini par se réconcilier.




