Aït Menguellet à la conquête de l’Amérique : 60 ans de carrière, une œuvre éternelle
Quelques jours après le premier tour de manivelle d’un film documentaire devant retracer ses soixante ans de carrière, le grand poète-chanteur Lounis Aït Menguellet est, depuis jeudi, aux États-Unis, où il doit animer trois galas successifs à Chicago, Philadelphie puis San Francisco.
À l’invitation d’animateurs associatifs de la diaspora algérienne aux États-Unis, l’artiste doit se produire ce samedi à Chicago, capitale de l’Illinois, où est établie une importante communauté algérienne, particulièrement kabyle.
Le lendemain, il se produira à Philadelphie avant de s’envoler vers San Francisco, en Californie (côte Ouest), pour un gala musical prévu le 25 avril prochain.
Ait Menguellet, une tournée américaine à 76 ans
Cette tournée américaine est une première pour l’artiste de 76 ans. Pendant plus d’un demi-siècle, celui que certains surnomment le « Georges Brassens kabyle » s’est produit essentiellement en Algérie, au Canada, au Maroc et en France, notamment dans des salles prestigieuses comme l’Olympia et le Zénith. Bien plus qu’un barde, Aït Menguellet est un ciseleur de mots, à la poésie d’une rare beauté.
Toute son œuvre est un condensé de sagesse, d’observation et de réflexion, empreint d’une profondeur singulière et qui n’a cessé de se développer au fil des ans. Certains de ses poèmes sont devenus proverbiaux et enseignés même à l’école.
Contrairement à d’autres artistes, la musique n’a jamais été pour lui qu’un outil au service du verbe.
« Je ne suis qu’un poète qui rapporte la souffrance des autres. Je lève le voile sur leurs soucis et leurs préoccupations. Je fais ressortir, à travers mes écrits, les défauts des gens en usant de la critique et de l’analyse. Cependant, je ne nierai pas qu’il existe une part de ma propre souffrance dans mes écritures », confiait-il à Mohamed Djellaoui, enseignant-chercheur en Tamazight, dans la biographie qui lui est consacrée sur son site.
C’est vers la fin de l’année 1966 et le début de 1967 que débute le parcours artistique de Lounis, dans l’émission de la Radio algérienne « Les chanteurs de demain (Iɣennayen uzekka) », animée par Chérif Kheddam, où il interprète sa première chanson, « Ma trud » (« Si tu pleures »).
Un titre qui connaît immédiatement un grand succès. À la question de l’animateur, qui se demandait qui était l’auteur du poème, Lounis répond qu’il en est lui-même le créateur.
De quoi impressionner Chérif Kheddam, une icône de la musique kabyle déjà à cette époque pour ses connaissances poussées en musique.
D’ailleurs, il se montre élogieux envers lui et lui prédit alors un avenir prometteur dans la création poétique. L’année suivante, Aït Menguellet, de son vrai prénom Abdenebi, est appelé sous les drapeaux. Il passe deux années entre Blida et Constantine. À l’issue de son service national, il retrouve son village natal où il travaille brièvement dans l’administration locale, avant de se consacrer à sa vocation artistique.
Du romantisme à la politique et à la philosophie
Comme pour beaucoup d’artistes, ses débuts portent essentiellement sur les chansons romantiques, comme « azine arqaq », « Lwiza », où il décrit l’amour dans ses multiples facettes, du feu ardent aux souffrances de l’abandon et de la séparation.
Son expérience poétique s’enrichit au fil du temps, grâce à son vécu mais aussi à sa lecture boulimique des livres, pour embrasser d’autres domaines et d’autres thématiques. Il décortique avec une rare lucidité sa société et son environnement.
C’est ainsi qu’il s’intéresse à l’identité kabyle, privée de ses droits et frappée d’ostracisme. Autant Chérif Kheddam refusait d’être qualifié de poète, affirmant que son travail relevait avant tout de la musique, autant Aït Menguellet se défend d’être musicien.
Pourtant, le premier a écrit des textes dignes d’être enseignés, tandis que le second a composé des mélodies qui ont traversé le temps et les frontières. Arjouyi (1979) fait partie de ces œuvres majeures.
Tout comme d’autres, dont certaines sont aujourd’hui reprises, y compris par l’orchestre philharmonique de Vienne. L’année 1977 marque un tournant dans la carrière de Lounis Ait Menguellet, tant sur le plan thématique qu’instrumental, avec l’introduction du mandole et de la dimension politique.
En 1983, il atteint un sommet d’inspiration avec l’album « Ammi », où se révèle toute sa profondeur philosophique en reprenant le « prince » de Nicolas Machiavel. Auteur prolifique, il produit presque chaque année un album.
L’album « Abrid n temzi » (1990) devait être le dernier, avant que l’insistance de son public ne le pousse à poursuivre. En 1985, après un gala à Sidi Fredj où il apporte son soutien aux défenseurs des droits de l’homme-parmi lesquels Me Ali Yahia Abdenour, écroué pour avoir créé la ligue de défense des droits de l’Homme- il est emprisonné pour le prétendu motif de détention illégale d’armes.
Une épreuve qui va le marquer, lui l’ébéniste de formation et porté sur la collection de vieux objets.
Discret et réservé, il n’en demeure pas moins profondément engagé, notamment en faveur de la culture berbère, dont il puise l’essence dans les proverbes, les mythes et les contes.
Une voix qui transcende les générations
Auteur de plusieurs dizaines de chansons, il est souvent considéré comme l’héritier spirituel de Si M’hand ou Mhand, le plus célèbre des poètes kabyles ayant vécu au XIXᵉ siècle.
De nombreux ouvrages lui ont été consacrés, notamment par Tassadit Yacine, dont le livre est préfacé par Kateb Yacine ou Mohammed Djellaoui.
Par son génie, Ait Menguellet a su transcender les générations et les frontières et faire consensus autour de lui, même si certains ont tenté de le souiller lorsqu’il assista à un meeting du président Abdelaziz Bouteflika (1999-2019) à Tizi-Ouzou au début des années 2000.
« Si je devais mettre une figure sur l’Algérie de nos prières, je m’inspirerais de celle de Lounis Aït Menguellet : la figure de l’enfant du pays. Tout, chez cet artiste emblématique, m’apaise et me réconforte dans mon algérianité. Son charisme tout droit sorti de la sagesse ancestrale, sa hauteur étincelante de neiges djurdjuraennes, son amour indéfectible pour les siens font de son chant une rédemption », a écrit à son égard l’écrivain, Yasmina Khadra.
« Je crois avoir adhéré à cet homme avant même de le rencontrer. Je ne comprenais pas ses paroles, mais je me reconnaissais dans ses chansons, et sa voix de chantre tranquille m’insufflait un sentiment de plénitude comme lorsque le vent du désert balaie mes angoisses. Lounis Aït Menguellet est un havre de paix, une oasis féerique qui transcende, à elle seule, ces espaces mortifères que sont devenus nos silences tandis que nos rêves menacent de s’effilocher au gré des désillusions. Il sait dire ce que nous taisons par crainte d’être entendus : notre fierté égratignée, nos joies chahutées, nos aspirations laminées », a encore dit cet écrivain à succès.
Dans ce texte vibrant, l’auteur de « Ce que le jour doit à la nuit » décrit un artiste qui apaise, qui réconforte, dont la voix transcende les angoisses et redonne sens à l’existence. « Béni soit cet homme par qui l’éveil aux bonnes choses arrive, bénie soit sa musique et sa grande générosité. Une nation ne s’enorgueillit que par la verve de ses idoles, et Lounis en est l’une des plus belles que notre fierté ait connues ».
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