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Affaire Grasset : si Vincent Bolloré est une menace, il est aussi un symptôme, par Pierre Bentata

سياسة
L'Express
2026/04/20 - 18:00 501 مشاهدة

L’éviction d’Olivier Nora marque une rupture dans la culture. Dans les heures qui ont suivi l’annonce de son licenciement, plus d’une centaine d’auteurs ont quitté Grasset. En quelques jours, les réactions de soutiens se sont multipliées. Des émissions de radio et de télévision ont été consacrées à l’affaire, tandis que, dans la presse, plus de trois cents auteurs et acteurs du monde de l’édition ont appelé à la création d’une clause de conscience pour les auteurs, sur le modèle de celle dont bénéficient les journalistes.

Cette émotion est à la mesure de la place qu’occupait Olivier Nora dans le paysage culturel et intellectuel. A la tête de la fameuse maison depuis un quart de siècle, il avait su gagner, au-delà des sensibilités politiques et littéraires, l’estime d’une grande partie du monde de l’édition. Son limogeage par Vincent Bolloré apparaît donc, à juste titre, comme une décision brutale, autoritaire et profondément inquiétante. Un fait du prince, sans égard pour l’histoire de cette maison et pour ceux qui la font vivre.

Et puis, au-delà d’Olivier Nora, personne n’a oublié le précédent Fayard. Lorsque cette maison entra dans le giron du milliardaire, elle prit immédiatement une nouvelle direction. Cap sur la droite la plus dure. Au point de devenir le vaisseau mère des conservateurs amers et des thuriféraires des régimes autoritaires. Une dérive qui frappera à n’en point douter Grasset. Intellectuels, écrivains, journalistes et éditeurs ont donc raison de s’indigner et même de se révolter. Qu’une maison d’édition historique devienne l’antichambre d’une idéologie politique menace l’édifice démocratique.

Contraintes économiques

L’inquiétude est d’autant plus vive que Vincent Bolloré ne contrôle pas seulement des actifs dispersés. Chaîne d’information, radio, presse écrite et points de vente : c’est toute la chaîne de valeur de l’information et de la culture qui tend à s’intégrer dans l’écosystème qu’il s’est constitué. Dès lors, le risque n’est plus uniquement celui d’une orientation partisane, dans un média ou une maison d’édition, mais celui d’une concentration culturelle globale, capable d’infléchir l’offre éditoriale, d’influer sur le traitement des débats et de contrôler les canaux de diffusion.

Une telle emprise est indéniable et appelle une réaction. Mais il ne suffit pas de la constater pour la contester. Pour combattre efficacement cette offensive, encore faut-il comprendre le mécanisme qui la rend possible. Ce qui revient à admettre le succès d’une telle entreprise. A cet égard, la réponse du principal intéressé dans les colonnes du JDD est riche d’enseignements. Sous des formes contestables, il invoque les contraintes économiques pour justifier ce qui, à l’évidence, relève d’un geste politique : les revenus et la rentabilité de Grasset étant en baisse, il sous-entend qu’une réorientation s’impose. L’argument a tout de l’alibi. Pour autant, il n’a rien d’anodin.

Car les faits sont là : la radicalisation de certaines lignes éditoriales n’a pas entamé leurs profits. Fayard, CNews ou le JDD l’ont démontré, par leur croissance ou leur stabilité. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, cette réalité implique qu’il existe une audience pour des contenus médiatiques, culturels et intellectuels en rupture avec les codes du paysage dominant. Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut quitter l’indignation morale pour l’analyse économique.

Disponibilité et ressentiment

Si la sphère Bolloré s’étend, ce n’est pas seulement en raison d’une surface financière considérable, mais d’abord et avant tout parce qu’elle rencontre une demande. Une demande qu’aucun média traditionnel ou maison d’édition ne prend en considération. Il ne s’agit pas nécessairement d’une adhésion idéologique homogène et totale, mais au moins d’une disponibilité, d’une attente, et sans doute pour certains d’un peu de ressentiment. Une partie du public a le sentiment que les médias traditionnels, les grandes maisons d’édition et certaines institutions culturelles n’accordent plus une place équivalente aux différentes sensibilités, aux diagnostics divergents, aux motifs de désaccords. Et difficile de balayer ce sentiment d’un revers de la main, ou comme le font parfois certains médias, d’un sourire narquois. Qu’on songe au traitement de la réforme des retraites par les chaînes publiques, à la surmédiatisation de certains, à l’absence de représentativité politique dans les émissions politiques ou aux essais mis en avant dans la plupart des grandes librairies.

Bien sûr, la plupart des intellectuels, journalistes et éditeurs, répondront qu’il s’agit là d’un faux procès. Et ils rappelleront que l’idée selon laquelle les médias et la culture seraient capturés par la gauche a été abondamment traitée et maintes fois démontée. Mais le seul fait que personne ne se demande jamais si les journalistes et les intellectuels pencheraient trop à droite suffit à illustrer le décalage entre le monde médiatique et culturel et une partie de la population.

Au fond, peu importe la validité objective de ce sentiment, il n’en demeure pas moins qu’il alimente les offres radicales. L’analyse des réactions aux contenus dits "alternatifs" sur les réseaux sociaux montre qu’une partie non négligeable de ceux qui les consomment le font moins par extrémisme que par désir d’échapper à une forme de doxa. Et peu importe qu’ils aient tort ou raison. Le fait décisif est ailleurs : lorsqu’une partie du public ne se reconnaît plus dans les médias traditionnels, elle cherche ailleurs. Et ce vide se voit rapidement comblé par des entrepreneurs idéologiques prêts à offrir des récits de substitution.

Autrement dit, la radicalisation de l’information et la déformation progressive de certaines lignes éditoriales sont autant les causes d’un malaise démocratique que leurs conséquences. Elles traduisent ensemble un retour du refoulé idéologique que les acteurs du système médiatique et culturel ont trop longtemps ignoré.

Examen de conscience

Voilà pourquoi intellectuels, journalistes et éditeurs devraient doubler leur condamnation du milliardaire d’un examen de conscience (d’ailleurs pourquoi n’entend-on pas les mêmes récriminations à propos de Matthieu Pigasse ?) Admettre leur part de responsabilité dans le succès de ces entrepreneurs mal avisés. Même si cela déplaît, il faut accepter ici que l’échec est collectif, et qu’à chaque fois qu’on dénigre une pensée ou pire, qu’on la muselle, on crée un espace libre pour une offre plus radicale. Combattre Vincent Bolloré passera donc avant tout par davantage de pluralisme dans les grands médias et au sein des maisons d’édition. Seules l’ouverture au débat et la diversité peuvent contenir les radicalités.

Le constat est sans doute amer, et la tâche qui s’impose au monde médiatique et culturel dépasse de loin la simple indignation. Mais pour éviter le pire, il faut dire les choses comme elles sont. Si Vincent Bolloré est une menace, il est aussi un symptôme : celui d’une pensée dominante qui, à force d’évincer les autres, a fini par oublier qu’elle n’était pas la vérité. D’où une leçon qu’il ne faudra plus oublier : qu’il vienne de gauche ou de droite, le monopole des idées est toujours un danger.

*Pierre Bentata est économiste et maître de conférences à la faculté de droit d’Aix-Marseille Université. Il a publié l’année dernière La Malédiction du vainqueur (L’Observatoire).

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